Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
8 juillet 2014 2 08 /07 /juillet /2014 15:14

Le compte-rendu d'une convocation d'un expatrié japonais par l'armée

Hara Shintaro est un universitaire japonais marié avec une Thaïlandaise musulmane et qui vit à Patani dans le Sud de la Thaïlande

Il a été convoqué par l'armée et a eu le courage de raconter ce qui s'est passé.

Lien:

http://www.deepsouthwatch.org/node/5915

 

Le 16 juin dernier, j'ai reçu un appel téléphonique du commandant de l'unité spéciale de Patani. Je l'avais rencontré à plusieurs reprises, et cette fois, il m'a dit qu'un officier de renseignement de l'ISOC local (Le commandement des opérations de sécurité intérieure), que je connaissais aussi, voulait avoir une conversation avec moi tout en buvant une tasse de café ensemble, alors j'ai suggéré un rendez-vous dans un café situé en face de mon université dans la ville de Patani.

Quelques minutes plus tard, j'ai été contacté par l'un des vice-recteurs de mon université, m'indiquant que la situation était grave. Il m'a dit de venir à la salle de réunion du bureau du recteur le lendemain. Le vice-doyen de ma faculté assisterait lui-aussi à la réunion.

La réunion avait été programmée pour commencer à 8 heures et je suis arrivé dans la salle de réunion, qui était vide, 5 minutes avant l'heure. Les soldats sont apparus environ une heure plus tard. Outre les deux agents mentionnés ci-dessus, il y avait environ 7 ou 8 autres hommes en uniforme, dont deux cameramen militaires qui ont pris des photos tout le temps.

Ils m'ont expliqué que le commandant de région de la 4eme armée voulait "m'attraper". Il ne m'ont pas expliqué exactement ce que le commandant voulait faire, soit me retenir pendant sept jours sur la base de la loi martiale, soit m'arrêter suite à la loi pénale ou soit me déporter. La raison donnée était qu'il avait obtenu un rapport comme quoi j'aurais critiqué le NCPO dans les médias. L'explication m'a grandement étonnée car j'avais arrêté de me manifester dans tous les médias depuis le coup d'Etat. Le seul moyen de communication que j'utilisais pour le but était Facebook. J'ai donc demandé de quels médias ils voulaient parler, mais les seules réponses que j'ai eues en retour étaient toutes obscures.

L'officier du renseignement m'a expliqué que quelque part (oui, quelque part), j'aurais dit quelque chose dans "Media Selatan", l'une des radios de la communauté locale qui est surveillée de très près par les militaires, et dont je suis un intervenant régulier d'un de leur programme en langue malaise appelé "Dunia Hari Ini" (le monde d'aujourd'hui). Selon eux, j'avais dit que la survie de la station dépendait de l'appui de la population locale, qui avait été, en quelque sorte, interprété par l'armée comme instigation. J'ai donc donné mon explication qui a semblé satisfaire les militaires. Cependant, ils m'ont dit que je devais voir le commandant lui-même le jour suivant (le 18 juin). La réunion devait avoir lieu dans la salle provinciale de Pattani, en présence du gouverneur de la province. C'était un mauvais signe, car j'avais déjà arrangé les choses pour mon voyage de noces en Indonésie. Si je devais être arrêté, cela serait une très mauvaise nouvelle pour ma femme qui en était à son troisième mois de grossesse, et attendait avec impatience le voyage. Cependant, j'ai évalué la situation comme n'étant encore pas trop grave, parce que la réunion devait avoir lieu dans un endroit civil, et que le commandant ne venait probablement pas à Patani que pour voir un Japonais et que je ne le rencontrerais qu'après qu'il ait auparavant participé à une prière pour paix des chefs religieux locaux, un événement organisé par les militaires.

Cette nuit-là, j'ai envoyé un e-mail à un agent de mon ambassade que j'avais rencontré auparavant quand son supérieur et lui étaient descendus à Patani. Dans sa réponse, il m'a donné de très bons conseils pour faire face à une telle occasion, et a promis de faire une "enquête" publique au ministère des Affaires étrangères du Royaume de Thaïlande, de manière à mettre l'accent sur le fait que l'ambassade suivait ce qui se passait.

La rencontre avec le commandant devait commencer à 11 heures. Quand je suis arrivé à la salle de réunion provinciale, il n'y avait que son adjoint, les deux officiers que j'avais rencontrés la veille, tous en uniforme. Le député, dont j'ai oublié le nom, était un petit homme de communication qui a gardé son sourire huileux tout le temps, avec des cheveux anormalement noir pour son âge (57 ans). Il a dominé notre conversation, parlant de toutes sortes de choses, en insistant à plusieurs reprises qu'il était originaire de Narathiwat et que donc il se souciait et connaissait bien les populations locales, et ainsi de suite, toutes ces sortes de choses qui disparaissent immédiatement de la mémoire après avoir terminé la conversation.

Cette conversation "très instructive" s'est poursuivie plus d'une heure jusqu'à ce que le lieutenant-général Walit, le commandant, soit entré dans la salle de réunion. Contrairement à son adjoint, le lieutenant-général Walit a clairement montré son aversion pour moi en conservant un visage clairement maussade, et aussi, à la différence de nombreux Thaïlandais, a immédiatement fait un discours très direct affirmant que j'avais fait des erreurs graves qui étaient la raison principale de ce pourquoi j'avais été "attrapé". C'était le genre de personne qui n'estimait pas nécessaire de cacher son aversion ni son caractère colérique, ce genre de gens pas très bon pour préciser les choses dans un ordre logique. Il a préféré souligner la gravité des infractions que j'aurais commises plutôt que d'expliquer la nature des infractions elles-mêmes. Puis il m'a montré des photocopies du rapport qu'il avait accepté dans laquelle il y avait des captures d'écran de cotation de ce que j'avais dit le 24 mars de l'année dernière. Ce jour-là, devant un public de pas moins de 3000 personnes à Patani, j'avais dit; "Les villageois doivent soutenir le BRN (NDT: Le Barisan Revolusi Nasional, un mouvement indépendantiste du Sud de la Thaïlande) dans son processus de négociation et faire en permanence pression sur l'organisation afin qu'elle ne quitte pas la table de négociation". Mais la citation du rapport n'avait retenu que la moitié de phrase; "Les villageois doivent soutenir le BRN". Il m'a demandé si j'avais vraiment dit cela. J'ai répondu oui. Il a ensuite dit que maintenant que le NCPO avait saisi tous les pouvoirs, on ne pouvait plus critiquer ou attaquer [le pouvoir], parce que cela signifierait provoquer la discorde dans la société, mais que je les avais ouvertement critiqué dans les médias et que c'était une infraction inacceptable. Je savais très bien que l'une des caractéristiques majeures des militaires est d'interpréter les choses de la manière dont ils le veulent, donc je n'ai pas cherché à remettre leurs citations en cause à ce moment là.

J'ai essayé de donner mon explication, mais avant que je puisse prononcer quatre ou cinq mots, le lieutenant-général Walit m'a coupé mon raisonnement, un comportement typique des partisans du PDRC qui coupent la parole à leurs interlocuteurs avant que ceux-ci puissent terminer une phrase.

Il m'a ensuite demandé si je serais heureux dans le cas ou un foutu étranger venait dans mon pays et faisait la même chose que ce que j'avais fait. J'ai dit que c'était son droit de le faire. Puis il a demandé: "Seriez-vous heureux si je faisais la même chose dans votre pays que ce que vous avez fait dans mon pays?" J'ai répondu que je serais très heureux et respecterais son droit. Mes deux réponses n'ont pas satisfait le lieutenant-général. Il semblait croire que tout le monde devrait penser comme lui. Le lieutenant-général Walit a insisté sur le fait que je ne pouvais pas faire ce que je faisais dans son pays. C'est contre la loi et, que maintenant toute la loi dépendait du NPCO.

J'ai tenté d'expliquer au lieutenant-général Walit que je ne m'étais pas manifesté dans les médias depuis le "changement de la structure administrative du pays" et que donc, je serais très heureux s'il pouvait bien vouloir me dire où donc les médias avaient publié, après le coup d'Etat, cette partie fragmentée de mes discours, en laissant ainsi croire des militaires très intelligents que j'avais dit ces choses après le coup d'Etat, malgré le fait que je les ai dit plus d'un an auparavant, alors que ce pays était encore dirigé par le gouvernement civil de Mlle Yingluck.

Le lieutenant-général Walit m'a répondu que je n'avais à recevoir aucune explication car cela avait déjà été publié dans un journal. J'ai donc demandé de quel journal il s'agissait. Il pourrait me dire le nom de celui-ci afin que je puisse établir un contact et déposer une plainte contre "un tel comportement qui manque clairement de responsabilité".

Le commandant détourna son visage de moi vers son adjoint, qui a prononcé à plusieurs reprises certains "ermmm", et m'a dit que ses hommes allaient me contacter plus tard pour m'informer sur la suite de ce qui, comme vous pouvez le deviner, ne s'est jamais produit.

Le lieutenant-général Walit a ensuite dit que ca n'était pas important, mais j'étais supposé comprendre que ces derniers mots étaient faux. J'ai essayé de lui expliquer que ce que j'avais dit se situait dans un contexte différent avant que son grand patron, le général Prayuth, prenne le pouvoir administratif du pays. A ce moment-là, si le gouvernement légitime de l'époque avait voulu m'arrêter pour ce que j'avais dit devant des milliers de personnes et qui avait été cité par de nombreux médias, ils auraient pu le faire. Ce n'était pas mon problème qu'ils s'aperçoivent seulement aujourd'hui de ce que j'avais dit il y a plus d'un an, m'accusant de manquer de respect au NPCO, un organisme qui n'existait pas encore à ce moment-là. Mais le commandant n'était pas ce genre d'homme prêt à écouter les autres quand ils argumentent des choses irritantes pour lui.

L'essentiel de ce qu'il a dit après et que je ne pouvais pas dire cela parce que c'était mal. À la fin, il m'a gentiment dit de s'abstenir de faire état de mon opinion en public pour ma sécurité.

Il m'a également demandé si je m'étais à la réunion suite à son invitation ou à une convocation. J'ai répondu que c'était une invitation. Il a répliqué "exactement", car il n'y avait pas de lettre officielle pour cela, et mon ambassade devait comprendre que ce n'était pas une invocation. Donc, j'ai su que l'enquête de l'ambassade avait eu un certain effet. Cependant, il a continué, disant que maintenant que j'avais compris qu'il était faux de dire des choses telles que celles parues dans le "journal", il n'y aurait pas de nouvelles invitations. Si je m'avisais de commettre à nouveau ce type d'infraction, Walit m'a précisé qu'il ne m'inviterait pas, mais me convoquerait pour que je me déclare moi-même et reste avec ses hommes pendant sept jours. Ensuite, la réunion s'est terminée.

Alors que je lui faisais un wai (NDT: Salut traditionnel thaïlandais), le lieutenant général m'a gentiment offert sa main à serrer. Il a saisit ma main très fermement et l'a secoué plusieurs fois, ce qui peut être interprété de plusieurs façons.

Hara Shintaro

Hara Shintaro

Partager cet article

Repost 0
Published by liberez-somyot
commenter cet article

commentaires