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7 juillet 2014 1 07 /07 /juillet /2014 15:36

Zachary Keck du journal "The Diplomat" a récemment interviewé le Dr Pavin Chachavalpongpun, professeur agrégé de l'Université de Kyoto pour le Centre des études d'Asie du Sud-est.

 

Zachary Keck - Depuis le coup d'Etat thaïlandais du 22 mai, qu'est ce qui s'est passé en Thaïlande? Quels sont les objectifs du coup d'Etat?

 

Pavin Chachavalpongpun - Le 22 mai, l'armée thaïlandaise a organisé son 19ème coup d'Etat depuis que la Thaïlande a abolie la monarchie absolue en 1932. Immédiatement, la junte militaire a entrepris l'élimination des épines qui contestaient sa position de puissance, y compris les politiciens associés avec le gouvernement déchu de Yingluck Shinawatra, les militants politiques anti-coup d'Etat, et des universitaires connus pour leurs critiques vis-à-vis des putschistes. Leur affirmation, comme quoi le coup d'Etat aurait été nécessaire pour mettre fin à l'impasse politique et serait un catalyseur vers une plus grande démocratisation en Thaïlande, est tout simplement ridicule. Des élections libres et équitables n'ont jamais été dans le programme des militaires thaïlandais. Le coup d'Etat est un complot de l'élite thaïlandaise afin de dominer la succession royale imminente. En fait, l'armée est au pouvoir pour y rester.

 

Zachary Keck - Il y a eu des rapports comme quoi les opposants au coup d'Etat subissaient la pression de l'armée. Que pouvez-vous dire à ce sujet?

 

Pavin Chachavalpongpun - Certes, l'armée veut faire taire ses détracteurs. Au lieu de lancer une répression violente contre les manifestants, la junte leur a déclaré la guerre psychologique. Une de ses armes est d'émettre une série de commandes d'invocation vis-à-vis de certaines personnes afin de les interroger sur leurs soi-disant méfaits. Ce processus, selon la junte, est nécessaire pour "ajuster" leur attitude au sujet de la politique; leur "rééducation" ne devrait pas durer plus de sept jours. Ceux qui refusent de répondre à la convocation sont confrontés à des mandats d'arrêt et des emprisonnements de deux ans.

Mon nom est également sur la liste des personnes les plus recherchées par la junte thaïlandaise. Depuis le putsch, j'ai affirmé mon point de vue: en rejetant la légitimité du coup d'Etat. Volontairement, je n'ai pas répondu à la convocation, et en conséquence, un mandat d'arrêt a été délivré; Je suis officiellement devenu un fugitif. Il m'est impossible de retourner au pays pour visiter ma famille. Je vis aussi dans la peur constante que la junte puisse intimider mes parents à Bangkok si je continue à critiquer l'armée à travers mon travail universitaire.

 

Zachary Keck - Avez-vous parlé avec ou êtes-vous au courant du sort de tous les autres opposants?

 

Pavin Chachavalpongpun - Je suis resté en contact avec mes collègues universitaires ainsi que des militants politiques en Thaïlande. La plupart des personnes convoquées ont été libérés après trois à sept jours de détention. Leur rôle et leurs positions politiques ont déterminé la façon dont ils ont été traités dans le camp de l'armée. En cas de profil bas, ils étaient interrogés par des officiers militaires, recevaient l’instruction de ne pas s'engager davantage dans des activités politiques et étaient contraints de signer des accords confirmant qu'ils ont été bien traités lors de leur détention. Une fois libéré, la plupart d'entre eux ont cessé de parler publiquement pour éviter d'être de nouveau arrêté.

Dans certains cas très médiatisés, l'interrogatoire s'est déroulé de façon plus atroce. Dans un compte rendu, une détenue m'a révélé avoir subie une torture psychologique extrême, et a été menacé de poursuites pour lèse-majesté qui conduisent à des peines de prison pouvant aller jusqu'à 15 ans. Elle a été obligée de rester à genoux, pendant son interrogatoire, avait la tête recouverte d'un sac en papier, et a été dépouillé et enfermé dans une minuscule chambre sans fenêtre pendant des jours. Pourtant, quand elle a été libérée, la seule chose qu'elle a pu rapporter aux médias était, "j’ai été très bien traité."

 

Zachary Keck - La junte a-t-elle utilisé d'autres tactiques pour éliminer les éléments anti-coup d'Etat?

 

Pavin Chachavalpongpun - Le jeu de la chasse ne se limite pas à ces noms sur la liste. L'armée a envoyé ses troupes dans les régions du Nord et du Nord-est, les bastions de l'ancien Premier ministre Thaksin Shinawatra et de puissantes bases du mouvement des chemises rouges, afin d'anéantir les réseaux considérés comme hostiles à l'élite. Des militants chemises rouges, des universitaires anti-coup d'État et des membres d'ONG ont été harcelés, intimidés et arrêtés arbitrairement. Certains ont eu leurs maisons fouillés et leurs biens confisqués. Les villages chemises rouges ont été contraints de fermer; les drapeaux rouges se trouvant sur leurs maisons ont été brulés. Certains chefs de village ont disparu, tandis que d'autres ont été placés en détention sans aucune information sur leur sort et ni sur quand ils pourraient être libérés.

 

Zachary Keck - Je suis curieux de connaître les détails de votre cas. Quand vous avez refusé de répondre à leur convocation, ont-ils arrêté la pression ou ont-ils essayé d'autres tactiques pour vous faire taire?

 

Pavin Chachavalpongpun - En dehors de la Thaïlande, les personnalités anti-putschistes et les universitaires critiques, y compris moi-même, tout en ayant le luxe d'être hors de la portée de la junte, sont incapables d'ignorer l'intimidation et le harcèlement. Dans mon cas, les pressions viennent sous différentes formes et méthodes. La junte a demandé au consul général [de Thaïlande] à Osaka, tout près de Kyoto où je suis basé, de "discuter" avec mon directeur, espérant apporter de la gêne pour le Centre de m'employer. Le Consul général m'a accusé de partialité, d'ignorance au sujet du coup d'Etat, et a donc remis en cause ma compétence scolaire.

Un jour avant, alors que je devais prendre la parole via Skype lors d'un rassemblement à Bruxelles sur la crise des droits humains en Thaïlande, une représentante de l'Ambassade Royale de Thaïlande en Belgique est apparue pour tenter de faire pression sur les organisateurs afin de faire annuler l'événement. Elle m'a ensuite accusé de travailler en faveur de l'ancien gouvernement élu qui a été renversé par la junte, et a affirmé que j'avais souvent donné des entrevues aux réseaux de médias proches de Thaksin. Parallèlement, elle a légitimé le coup d'Etat comme une étape nécessaire pour faire avancer la Thaïlande.

(A ce sujet, voir aussi:

http://liberez-somyot.over-blog.com/2014/07/l-europe-doit-soutenir-la-democratie-en-thailande.html)

En même temps, à Bangkok, le Conseil National pour la Paix et l'Ordre (NCPO), l'organisme dirigeant de la junte, a travaillé en étroite collaboration avec le ministère thaïlandais des Affaires étrangères afin de traquer les opposants à l'étranger. Dans mon cas, la junte a tenté de faire pression sur le gouvernement japonais pour que ce dernier m'expulse. Selon des témoignages, un haut gradé militaire a suggéré une option absurde d'enlèvement. Le ministère des Affaires étrangères est entré en pourparlers avec l'ambassadeur du Japon à Bangkok dans le but de discréditer mon professionnalisme et pour demander de l'aide dans la surveillance de mes déplacements.

 

Zachary Keck - Nous avons lu un tas de choses sur le cas de Chatwadee "Rose" Amornpat en Angleterre. Que pouvez-vous nous dire sur son cas?

 

Pavin Chachavalpongpun - Dans les cas plus graves, comme celui de Chatwadee "Rose" Amornpat, une Thaïlandaise de naissance antimonarchiste autoproclamé qui vit en Angleterre, des mesures plus extrêmes ont été mises en œuvre. Le ministère des Affaires étrangères a demandé la coopération de son homologue britannique pour extrader Rose en Thaïlande afin qu'elle serve une longue peine de prison pour avoir insulté le vénéré Roi Bhumipon Adulyadej. Mais l'ambassadeur britannique à Bangkok, Mark Kent, a confirmé que Rose est une ressortissante britannique et ne sera pas expulsé malgré l'existence d'un traité d'extradition entre les deux pays, car il n'existe aucune loi de lèse-majesté au Royaume-Uni. Lorsque les moyens juridiques se sont avérés vains, les hyper-royalistes de Londres ont pris les choses en mains propres afin d'envahir et de vandaliser la propriété de Rose. Ce genre de "pression publique" est effroyablement menaçant.

 

Zachary Keck - Comment voyez-vous l'avenir de la Thaïlande?

 

Pavin Chachavalpongpun - Comme je l'ai dit au début, l'armée a prévu de rester pendant un long moment, afin d'être en mesure de gérer la succession royale. Certains ont même dit que la junte thaïlandaise pourrait imiter de nombreuses politiques passées de la junte du Myanmar, comme celle de réserver une section du parlement à l'armée, ce qui serait important pour elle si la junte veut prendre le plein contrôle de la politique. L'avenir est sombre. Cela permettra également d'entraver le rythme de la démocratisation et d'aggraver la situation des droits de l'homme dans mon pays.

Pavin Chachavalpongpun

Pavin Chachavalpongpun

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Published by liberez-somyot
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