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4 juillet 2014 5 04 /07 /juillet /2014 14:17

L'Union Européenne doit continuer à s'opposer aux putschistes thaïlandais et faire pression pour la restauration de la démocratie.

 

Un article de Serhat Ünaldi

Lien:

http://thediplomat.com/2014/07/europe-must-support-democracy-in-thailand/

 

Il y a des chances pour que Kritsuda Khunasen doive sa liberté à Bruxelles. Cette activiste chemise rouge de 27 ans avait été arrêtée, à la fin de mai dernier, par les forces de sécurité dans la province de Chonburi en Thaïlande. Pendant près de trois semaines sa location est restée inconnue et des rumeurs circulaient comme quoi elle avait été tuée. Puis, mardi dernier, l'armée thaïlandaise l'a finalement libéré.

La libération de Kritsuda a eu lieu un jour seulement après que l'UE ait déclaré qu'elle examinait ses relations avec la Thaïlande suite à une réunion des ministres des Affaires étrangères de ses Etats membres. Dans l'annonce qui a suivit, le Conseil de l'UE a conclu que les visites officielles entre la Thaïlande et l'UE devraient être suspendues et que l'UE et ses Etats membres ne signeront pas d'accords avec le pays à moins qu'un gouvernement démocratiquement élu soit mis en place. Il a également exhorté la junte à libérer tous les prisonniers politiques.

Contrairement à de nombreuses autres annonces de l'UE, ce document d'une page a été lu dans la lointaine Asie du Sud-est. Selon les rapports des médias, la condamnation de Bruxelles a incité les généraux de Thaïlande à libérer tous les prisonniers qui étaient détenus dans des "circonstances spéciales".

"Nous allons envoyer des informations sur leur libération, la situation des droits de l'homme, et nos efforts pour revenir à la démocratie en Thaïlande afin d'informer et de favoriser la compréhension avec les pays étrangers, en particulier les membres de l'UE," a déclaré un porte-parole de la junte, selon le journal thaïlandais Khaosod.

En prenant au sérieux les violations flagrantes des droits de l'homme en Thaïlande, l'UE commence enfin à utiliser son poids économique pour appuyer efficacement un changement positif. Il était temps.

Plus d'un mois après le coup d'Etat militaire qui a renversé le gouvernement démocratiquement élu du Pua Thai, il est devenu clair que l'armée n'est pas l'arbitre neutre qu'elle a prétendu être. En fait, une récente révélation de Suthep Thaugsuban, qui a dirigé les manifestations anti-gouvernementales dans les mois qui ont précédé le coup d'Etat, indique que l'intervention militaire avait été décidée depuis longtemps. Si l'on en croit Suthep, le coup d'Etat a été la grande finale d'un plan à long terme pour se débarrasser du gouvernement Pua Thai et de l'influente famille Shinawatra. Certes, Suthep est un fanfaron émotionnel qui aime à exagérer (il est impossible de compter le nombre de "batailles finales" qu'il a commandé contre le gouvernement, les repoussant à chaque fois à une date ultérieure jusqu'à ce que l'armée intervienne). Mais il n'est pas impossible que le chef de la junte, le général Prayuth Chan-ocha, et Suthep aient effectivement collaborés depuis un certain temps.

L'UE a raison d'envoyer un message d'opposition fort face à cette attaque soutenue contre la démocratie, la liberté et la primauté du droit. Même si un grand nombre de Thaïlandais apprécient le calme post-coup d'État brutalement forcé qui prévaut actuellement en Thaïlande, les conditions de ceux qui pensent différemment sont devenues insupportables. La junte organise des chasses aux sorcières et offre des récompenses aux personnes qui fournissent des informations sur les militants anti-coup. Selon le Global Post, les opposants au coup d'Etat risquent maintenant d'être détenus pour d'absurdes raisons comme lire 1984 de George Orwell en public ou manger des sandwichs. En même temps, le salut à trois doigts du film "The Hunger Games" peut lui-aussi vous conduire en prison. Les généraux de Thaïlande pensent la seule vérité est la leur et ont adopté un type de paternalisme qui viole les droits les plus fondamentaux des citoyens thaïlandais. La Thaïlande a longtemps été un pays ami de l'Europe. Mais si un ami maltraite ses enfants et les enferme pour créer un faux sentiment d'unité dans la famille, on ne va plus lui rendre visite. Et on ne fait plus d'affaire avec lui.

Comme un père qui justifie son utilisation de la violence en prétendant qu’il s’agit d’une mesure éducative, la junte pense qu'elle peut "informer" l'Occident sur ​​ses bonnes intentions en utilisant ses canaux diplomatiques et médiatiques. Dans ce contexte, l'affirmation de Kritsuda comme quoi elle serait "plus heureuse que les mots peuvent le dire", qui a probablement été prononcée sous la contrainte lors d'une maladroite apparition à la télévision après sa libération, peut lui avoir été dictée dans le but de rassurer un public international. L'UE, cependant, ne semble pas croire aux contes de fées ni à la campagne de bonheur de l'armée.

Une tentative futile pour promouvoir le coup a été faite récemment par une diplomate thaïlandaise à Bruxelles, Chulamanee Chartsuwan. Elle a demandé aux organisateurs d'une table ronde sur les droits de l'homme d'exclure l'universitaire thaïlandais bien connu Pavin Chachavalpongpun de l'événement. Pavin, un critique virulent du coup d'Etat et des institutions traditionnelles du pays, est actuellement confronté à un mandat d'arrêt délivré par la junte. Finalement, Pavin a pris part à la discussion par vidéoconférence et au mépris des efforts de lobbying de Chulamanee. Il a exposé l'absurdité des efforts diplomatiques de l'armée et, quand Chulamanee s'est mise à louer la monarchie thaïlandaise pendant la session, a commencé à lire "The King Never Smiles", un livre qui remet en cause le mythe du règne du Roi Bhumipon. "Pour ceux d'entre vous qui justifient et font la promotion du coup alors qu’ils sont assis dans cette salle en plein cœur de Bruxelles, je tiens à dire: Vous devriez avoir honte de vous-même. Je tiens à vous condamner!",  ensuite déclaré Pavin (il visait Chulamanee). Bruxelles l'a écouté et a publié sa propre condamnation une semaine plus tard.

En suspendant la conclusion d'accords de coopération importants avec la Thaïlande, l'UE, cependant, n'a pas encore impressionné le secteur d'affaires thaïlandais. Lors d'un événement récent à Berlin sur la Communauté économique de l'ASEAN, un représentant du National Shippers Council thaïlandais a mis en évidence les effets positifs que le coup aurait eu sur les opérations commerciales. "Le gouvernement militaire est une dictature. Ils peuvent prendre des décisions rapides et les businessmen comme nous peuvent effectivement faire pression sur eux. Donc, nous pouvons faire des affaires plus rapidement. "Les effets économiques du désengagement international ne semblent pas peser trop lourd dans son esprit. Bien qu'il ait finalement ajouté que, politiquement, le coup d'État avait eu tort, il fallait du cran pour défendre la politique économique de la junte dans une salle juste à côté de la porte de Brandebourg à Berlin, symbole de la liberté et de l'effondrement d'un autre régime autoritaire qui s’est écroulé parce qu'il était sourd à la voix de son peuple et à cause de l'instabilité économique due en partie à l'isolement international.

Néanmoins, les capitalistes thaïlandais ne semblent pas trop dérangés. Selon un rapport récent, le secteur privé ne s'attend qu'à des effets limités suite à la décision de l'UE. Toutefois, l'UE est le troisième plus grand marché d'exportation du pays et avec le départ probable de la Thaïlande du système généralisé de préférences de l'UE (Generalized System of Preferences GSP) et la mise en place, suite à cela, de droits de douane plus élevés dés l'année prochaine, seul un accord de libre-échange pourrait assurer à la Thaïlande de continuer à jouir d'un accès privilégié. Bien que cela soit le propre intérêt de l'UE de renforcer les échanges avec la deuxième économie de l'ASEAN (aussi récemment qu'à la fin de 2013, la Commission Européenne avait annoncé son désir de "renforcer ses relations avec le pays") la suspension du partenariat et de l'accord de coopération ainsi que, selon toute vraisemblance, des négociations de libre-échange, auront certainement un impact sur la Thaïlande. Le projet d'extension du libre-échange avec d'autres pays d'Asie du Sud-est, notamment la Malaisie et le Vietnam, après la conclusion d'un traité de libre-échange avec Singapour en 2012, est le programme officiel de l'Union Européenne, comme indiqué dans les "Lignes directrices sur des affaires étrangères et la politique de sécurité de l'UE en Asie de l'Est". Dans ce contexte, la Thaïlande pourrait bientôt perdre en compétitivité face aux pays voisins.

Comme on pouvait s'y attendre, les principaux acteurs du secteur privé thaïlandais jouent la carte de la Chine en réponse à l'UE. Selon leur argument, la Chine compenserait la baisse des exportations vers l'Europe. Politiquement, la junte a déjà tissé des liens étroits avec la Chine suite à la critique du coup d'Etat de la part des pays occidentaux. À la mi-juin, une délégation militaire thaïlandaise a visité la Chine tandis que l'ambassadeur de Chine aurait salué la junte pour relancer la confiance des entreprises dans le pays.

Dans ce contexte, il peut sembler contre-intuitif d'isoler la Thaïlande. Personne ne veut prendre le risque de pousser un allié à long terme dans les bras de la Chine. Mais, là encore, il est très peu probable que la Thaïlande soit prête à prendre effectivement cette direction. Le pays a trop à perdre en coupant ses liens lucratifs et de longue date avec l'Occident et il a généralement cherché un équilibre pragmatique dans ses relations extérieures. La Thaïlande, dont les gardiens conservateurs traduisent le mot "Thaï" comme "libre" et possèdent un complexe de supériorité à l'égard de ses voisins anciennement colonisés, ne voudra pas redevenir un pays tributaire de la Chine. Bien que la culture est-asiatique ait connue un énorme succès en Thaïlande au cours des dernières décennies, c'est généralement les exportations culturelles des pays démocratiques qui ont retenu l'attention de la population thaïlandaise, comme la J-Pop des années 1990 et les "soaps opéras" (un terme pour designer les séries télévisées thaïlandaise à l’eau de rose) ainsi que les coiffures de style coréens dans les années 2000. Une vague chinoise correspondante ne semble pas être à l'horizon pour l'instant. Donc, la Thaïlande ne sera pas perdue, même si l'UE doit prendre des mesures fortes dans les prochains mois.

Si l'Europe prend sa stratégie, esquissée dans ses lignes politiques directrices, vis-à-vis de l'Asie au sérieux, elle devrait effectivement "envisager d'autres mesures possibles" que celle suggérées par le Conseil, dans sa conclusion sur la Thaïlande. Le développement et la consolidation de la démocratie ainsi que la primauté du droit sont la pierre angulaire déclarée du programme régional de l'Europe. Par conséquent, l'UE doit continuer à suivre une approche étroite vis-à-vis de l'Asie sur la base de relations commerciales qui favorisent efficacement les systèmes et les sociétés politiques ouvertes et libres. À cette fin, elle doit user de son influence économique pour faire sentir sa présence. En tant que région auparavant déchiré par les guerres et dirigé par certains des dirigeants les plus vicieux de l'histoire du monde, l'Union européenne d'aujourd'hui a des leçons à offrir. Aider la junte militaire thaïlandaise à consolider son pouvoir en faisant des affaires avec elle serait une gifle au visage de ceux qui défendent les mêmes valeurs que l'UE. Les généraux ne devraient pas être autorisés à se présenter comme des stabilisateurs économiques alors que ce sont les militaires et d'autres forces conservatrices qui ont déstabilisé la Thaïlande en premier lieu. Et même d'un point de vue purement économique, l'Europe doit avoir un intérêt à voir le pays se développer en une société stable et fondé sur des règles avec un climat d'investissement prévisible.

La Thaïlande offre donc un terrain d'essai pour le sérieux de l'engagement de l'UE en Asie comme il est temps pour un "pivot" européen dans la région. Le pays est de la plus haute importance pour les développements régionaux. Pour ceux qui souhaitent une consolidation démocratique en Asie du Sud-est, la Thaïlande a été une fois une source d'espoir. Maintenant, c'est une source de désespoir. Déjà des gens dans des pays comme le Myanmar et le Vietnam observent le chaos de la Thaïlande et disent: "Si c'est à cela que la démocratie conduit, nous ne voulons pas de la démocratie" Ils ne perçoivent pas les problèmes de la Thaïlande comme résultant d'interventions militaires constantes qui empêchent la maturation de la démocratie thaïlandaise. Ils voient cela comme venant du processus démocratique lui-même. Si la règle constitutionnelle en Thaïlande ne peut pas être restaurée rapidement, l'échec de la démocratie dans ce pays enverra un signal fort et inquiétant pour la région.

Il est donc important pour les Européens de regarder au-delà des images de carte postale de plages et de bateaux à longue queue en pensant à la Thaïlande, et pour les économies européennes à reconsidérer leur perception du pays comme une simple source de matériel électronique, pièces de machines, et de fruits exotiques. Ils doivent voir la Thaïlande pour ce qu'elle est: une nation d'une importance stratégique.

 

Serhat Ünaldi est le chef de projet du programme en Allemagne et en Asie de la Fondation Bertelsmann. Il a récemment terminé un doctorat à l'Université Humboldt à Berlin, où il a travaillé sur la crise politique thaïlandaise.

Des militaires surveillant les citoyens thaïlandais

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Published by liberez-somyot
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