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7 août 2014 4 07 /08 /août /2014 13:06

La Thaïlande sommée d'enquêter sur les accusations de torture d'une militante

Déclaration de l'organisation des droits de l'Homme "Human Rights Watch" le 5 Août 2014

Lien:

https://www.ifex.org/thailand/2014/08/05/thailand_investigate/

 

Les autorités thaïlandaises doivent enquêter immédiatement et impartialement sur les allégations de torture d'une militante de l'opposition lors d'une détention militaire, a exigé Human Rights Watch le 5 Août 2014. La militante chemise rouge, Kritsuda Khunasen, 27 ans, a été détenue au secret sans inculpation dans un camp militaire non identifié du 27 mai au 24 juin 2014.

Kritsuda a expliqué, dans une interview vidéo diffusée le 2 août, que les soldats l'ont battue lors de son interrogatoire et l'ont étouffé en lui mettant un sac plastique sur la tête jusqu'à ce qu'elle perde conscience. Le 3 août la junte a bloqué l'accès à l'interview publiée sur YouTube ainsi qu'à un article en anglais sur son cas.

"La torture présumée par la junte thaïlandaise d'une militante détenue est d'autant plus rien à craindre que la protection des droits de l'homme n'est pas à l'ordre du jour de l'armée", a déclaré Brad Adams, directeur pour l'Asie d'Human Rights Watch. "Ce n'est qu'en enquêtant immédiatement sur les allégations de Kritsuda et en poursuivant les responsables que la junte pourra annuler les conséquences de son refus à ses graves accusations."

La réponse de la junte thaïlandaise aux allégations de Kritsuda a été méprisante, ce qui soulève des préoccupations plus larges vis-à-vis du traitement par les autorités de tous les détenus, selon Human Rights Watch. Le 3 août, le colonel Winthai Suvaree, porte-parole du Conseil National pour la Paix et l'Ordre (National Council for Peace and Order, sigle anglais NCPO, le nom que la junte se donne), a prétendu que "Kritsuda n'avais pas été maltraité pendant sa détention militaire," et que ses allégations étaient "sans fondement ni aucune preuve à l'appui." Le chef adjoint de la police nationale, Somyos Phumpanmuang, a déclaré que la police ferait une enquête afin de voir si la circulation de l'interview vidéo de Kritsuda avait violé les lois thaïlandaises.

Dans la soirée du 27 mai, des soldats du Cercle militaire 14 ont arrêtés Kritsuda lors d'un raid contre le Front Uni pour la Démocratie contre la Dictature (UDD), plus connu sous le nom de Chemises rouges, dans le district de Muang de la province de Chonburi.

Lors de l'interview, réalisée à distance via Skype, Kritsuda a expliqué qu'on lui a bandé les yeux et conduit en voiture dans un camp militaire inconnu à Bangkok:

"Ils ont utilisé mon écharpe pour me bander les yeux. J'ai su que j'avais été emmené à Bangkok lorsque j'ai entendu le conducteur payer le péage de l'autoroute. Puis j'ai entendu le chauffeur s'arrêter à un point de contrôle. C'était un camp militaire. Le chauffeur a déclaré aux soldats au poste de contrôle qu'il venait livrer un "colis". Il a parlé de moi comme d'un "colis".

Kritsuda a témoigné qu'elle avait été transporté dans une chambre pour se reposer pendant la nuit: "La chambre était gardée par des soldats, je pouvais entendre le bruit de leurs bottes, je pouvais aussi entendre le bruit des soldats faire de l'exercice le lendemain matin..." Elle a décrit son interrogatoire:

"Les soldats m'ont d'abord dit qu'ils voulaient juste avoir une conversation avec moi et qu'ensuite, ils me laisseraient partir.... Mais ce qui s'est passé après n'était pas un discours. J'ai été interrogé. Quand l'écharpe qu'ils ont utilisée pour me bander les yeux s'est relâchée, une femme soldat a reçu l'ordre de la serrer et d'enrouler du ruban adhésif autour de ma tête au-dessus de l'écharpe. Cela m'a complètement aveuglé. Je ne pouvais plus savoir si c'était la nuit ou le jour. Je suis resté comme ça pendant tout l'interrogatoire. Mes mains étaient également liées. Un des soldats m'a alors dit: "Tu ne pourrais pas sortir de ce lieu vivante si tu voyais nos visages."

Kritsuda a ensuite dit qu'elle avait été giflée, frappée, et étouffée lors de l'interrogatoire:

"Le premier matin, quand ils ont commencé à me poser des questions, j'ai été frappé au visage. C'est ainsi que cela a commencé. Après cela, quand je ne pouvais pas leur donner les informations qu'ils voulaient, ils me giflaient et me frappaient. Mais ce n'est pas la chose la plus brutale que ces soldats m'ont faite. Ils m'ont mis un sac plastique sur la tête et l'ont enveloppé d'un morceau de tissu autour afin de m'étouffer. Je me sentais comme si j'étais morte avant qu'ils me laissent respirer à nouveau. Ils ont répété cette torture encore et encore jusqu'à ce que je m'évanouisse."

Kritsuda a ensuite expliqué qu'une femme soldat devait lui enlever son pantalon quand elle allait aux toilettes parce que ses mains sont toujours restées attachées lors de sa détention:

"J'ai été autorisé à prendre une douche deux fois. Alors une femme soldat me déshabillait et me lavait. Pendant qu'elle faisait cela, j'entendais des voix d'hommes près de moi. Je me sentais harcelée sexuellement. J'ai expliqué à ces soldats que je pouvais prendre soin de moi. Mais ils m'ont répliqué qu'ils n'avaient pas reçu l'ordre de me détacher."

Après sept jours, ce qui est la limite d'une détention administrative en vertu de la loi martiale, Kritsuda a déclaré que les autorités lui ont ordonné d'écrire une lettre disant qu'elle se portait volontaire pour rester en détention militaire. Puis, le 23 juin, a-t-elle témoigné, plusieurs officiers supérieurs de l'armée sont venus lui rendre visite au camp militaire. Elle a expliqué que le major-général Sansern Kaewkamnerd, porte-parole du NCPO, lui a dit qu'elle serait interviewée par la chaine de télévision Channel 5 appartenant à l'armée et qu'il fallait qu'elle "dise les bonnes choses afin de faire que l'armée ait l'air bien." Le film, qui a été diffusé à l'échelle nationale dans la soirée du 23 juin, montre Kritsuda disant qu'elle s'était porté volontaire pour être détenue par l'armée et était "plus heureuse que les mots ne pouvait le dire." Le 3 août dernier, en réponse aux accusations de Kritsuda, Winthai, le porte-parole du NCPO, a affirmé que Kritsuda "était vraiment heureuse" lors de l'entrevue.

Suite à un tollé national et international considérable, Kritsuda a été libéré sans inculpation le 24 juin 2014. Depuis, elle a déclaré qu'elle avait vécu dans la peur et n'a pas pu raconter son histoire avant de quitter la Thaïlande. Elle est maintenant en Europe et demande l'asile politique.

Human Rights Watch a soulevé à maintes reprises ses graves préoccupations concernant l'utilisation par la junte thaïlandaise d'arrestation arbitraire et de détention militaire secrète. Depuis le coup d'Etat du 22 mai, le NCPO a arrêté plus de 300 personnes, des militants, des journalistes et des personnes accusées de soutenir le gouvernement déchu, de manquer de respect ou d'offenser la monarchie, ou de participer à des manifestations et des activités anti-putschistes. Le NCPO a enfermé ces gens au secret dans des lieux de détention non officiels, comme les camps militaires. Le risque de disparitions forcées, de torture et d'autres mauvais traitements augmente de manière significative lorsque les détenus sont gardés au secret dans une prison militaire non officielle, selon Human Rights Watch.

Le 24 juin dernier, le NCPO a annoncé que toutes les personnes détenues sans inculpation dans une prison militaire avaient été libérées, mais il n'a jamais fourni d'informations sur les soi-disant libérés. Au lieu de cela, les autorités militaires ont continué d'arrêter et de détenir des personnes malgré l'affirmation publique comme quoi cette pratique  arbitraire avait cessé. Les autorités ont continué de convoquer un large éventail de personnes afin de les interroger, ce qui conduit parfois à des arrestations arbitraires.

L'armée a également arrêté sans mandat des gens dans leurs maisons à Bangkok et dans d'autres provinces. Par exemple, le 30 juillet, les soldats ont arrêtés Dachai Uchukosolkarn, dirigeant du parti Phalang Prathet Thai, à son domicile dans la province de Lampang. Il n'est toujours pas comptabilisé dans les arrestations.

Les autorités obligent généralement ceux qui sont libérés de détention militaire à signer un accord les forçant à ne pas faire de commentaires politiques, participer à des activités politiques, ou voyager à l'étranger sans autorisation du NCPO. Le non-respect de cette clause est passible d'une nouvelle détention, une peine pouvant aller jusqu'à deux ans de prison et d'une amende de 40 000 bahts (1250 $ US).

Le chef de la junte, le général Prayuth Chan-ocha, a donné des assurances publiques répétées comme quoi les détenus seraient en sécurité dans les prisons militaires. Le 25 juillet, il a dit dans un discours télévisé: "Le NCPO voudrais demander à la communauté internationale de comprendre que nous n'avons jamais commis de graves violations des droits de l'homme, nous n'avons pas de politique d'assaillir, tuer, torturer, violer, ou nuire à personne.. "

Sihasak Phuangketkeow, le secrétaire permanent du ministère thaïlandais des Affaires étrangères, a déclaré au Conseil des droits de l'homme des Nations Unies le 12 juillet dernier que la plupart des personnes convoquées par les autorités militaires avaient déjà été libérés en juin, et que personne n'avait été détenu pendant plus d'une semaine. Le NCPO a soutenu que la détention au secret était nécessaire afin de permettre aux détenus de "rafraîchir et d'ajuster leur attitude" sans perturbation de l'extérieur.

La torture alléguée de Kritsuda met en évidence les préoccupations soulevées par la promulgation le 22 Juillet dernier par la junte d'une constitution provisoire qui exempte le NCPO et toute personne agissant en son nom de tous les passifs d'exactions, a déclaré Human Rights Watch. En vertu du droit international et des principes des Nations Unies sur le droit à la réparation pour les violations des droits humains, les gouvernements ont le devoir d'enquêter sur les allégations de violations graves des droits de l'homme et de poursuivre les responsables.

"La torture présumée de Kritsuda est un test pour l'engagement de la junte thaïlandaise à respecter les droits de l'homme et à garantir la justice pour les victimes d'abus", a déclaré Adams. "La junte acceptera-t-elle une enquête sérieuse ou y aura-t-il plus de dissimulations et d'obstruction?"

Kritsuda Khunasen

Kritsuda Khunasen

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Published by liberez-somyot
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