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8 août 2014 5 08 /08 /août /2014 19:28

Un article de Giles Ji Ungpakorn

La crise politique actuelle en Thaïlande a brisé un certain nombre de mythes sur la "démocratisation" créées au fil des ans par des universitaires traditionnels de sciences politiques.

Le premier mythe est à propos de la "société civile", telle que définie par la classe moyenne ou les "intellos" et les organisations non-gouvernementales. Après la fin de la guerre froide, on nous a affirmé que la société civile était bien développée et qu'une classe moyenne importante était la clé d'une société libre et démocratique. Pourtant, nous avons vus les classes moyennes et les ONG prendre part à de nombreuses manifestations anti-démocratiques et nous les avons aussi vus accueillir avec joie deux coups d'Etat militaires. Les classes moyennes se sont organisés pour protéger leurs privilèges et empêcher les travailleurs urbains et les paysans d'avoir leur mot à dire dans la politique. Les ONG se sont également comportées d'une manière similaire pour des raisons légèrement différentes.

Des universitaires de la classe moyenne, des avocats et des médecins se sont joints aux protestations antidémocrates dirigées par Sutep Tueksuban et ses sbires.

Les marxistes ont toujours perçu les classes moyennes comme étant une base potentielle pour le fascisme et la dictature. Nous l'avions constaté dans les années 1930. Ils peuvent également, à d'autres moments, adhérer à des mouvements pro-démocratie et soutenir les demandes de la classe ouvrière. Mais les classes moyennes sont trop fragmentés et faibles pour établir leur propre ordre du jour en tant que classe. Elles basculent entre les intérêts des affaires et des élites bureaucratiques et ceux de la classe ouvrière.

Peut-être que ce que nous pouvons retenir de la théorie de la "société civile" et de la démocratisation est l'importance des "mouvements sociaux", mais pas celle des soi-disant "nouveaux mouvements sociaux" qui ont été largement vantés par des universitaires de droite après l'effondrement des régimes staliniens en Europe de l'Est. On nous a affirmé ensuite que les mouvements sociaux n'étaient plus fondés sur les classes mais sur des questions de style de vie et des problèmes simples et ne remettaient plus en cause le pouvoir de l'Etat. En Thaïlande, le plus grand mouvement social de l'histoire est le mouvement chemise rouge. Les Chemises rouges sont plus ou moins basées sur les classes et ont de larges objectifs politiques impliquant la démocratisation et contestant l'ancien état.

Le deuxième mythe est sur les "organismes indépendants" et la nécessité de créer des structures politiques qui agissent comme des "organismes de surveillance et de contrepoids" sur les gouvernements élus dans le cadre du processus "démocratique". C'est très en vogue chez les libéraux occidentaux, qui favorisent les banques centrales dont les dirigeants ne sont pas élus et le soi-disant neutre pouvoir judiciaire non-élu lui-aussi. En Thaïlande, nous avons vu ces organismes prétendus indépendants, tels que la Commission électorale, la Commission nationale des droits de l'homme, la Commission anti-corruption et les tribunaux, contrôlés et utilisés par les élites conservatrices afin de détruire la liberté et le processus démocratique. Ces organismes ne font que servir les entraves anti-démocratiques aux gouvernements élus. Dans l'Union Européenne, la Banque centrale européenne a également joué un rôle clé en essayant d'imposer des restrictions sur les politiques gouvernementales dans les pays comme la Grèce.

Les marxistes ont toujours soutenu qu'aucun groupe de personnes dans la société n'était vraiment neutre ou indépendant des intérêts de classe. Ce n'est pas ce qu'on appelle des organismes indépendants qui contrôlent et font contrepoids aux gouvernements élus. Ce sont les partis politiques d'opposition, les mouvements sociaux, les syndicats ou les médias alternatifs qui remplissent cette fonction.

Le troisième mythe est que la démocratie ne peut devenir stable et bien développé uniquement s’il y a une culture politique de la démocratie parmi les gens et que les partis politiques et les structures politiques soient matures. Mais ce que nous avons constaté en Thaïlande, c’est que la grande majorité de la population a une culture politique démocratique, tandis que les élites conservatrices ne l'ont pas. Et que donc, l'armée est utilisée par les élites afin de frustrer le désir de démocratie. Nous avons également pu voir un parti politique établi de longue date; le Parti Démocrate, prenant nettement parti contre le processus démocratique main dans la main avec diverses structures et organismes étatiques.

Le quatrième mythe est que le développement du capitalisme mondialisé et du marché libre encouragerait, en quelque sorte, la croissance de la démocratie. Ce n'est pas le cas du tout. Les grandes entreprises thaïlandaises mondialisées ont soutenu les élites conservatrices et la junte et ses amis sont des partisans extrêmes des politiques néolibérales de libre marché. De même que le Roi avec son idéologie "d'économie de suffisance". Ils ont tous un esprit de "laissez-faire". En revanche, c'est Taksin Shinawat et ses différents partis qui ont mis en place un mélange de financement par l'Etat de développement et d'état providence (la base keynésianisme) aux côtés des forces néolibérales du marché. Les conservateurs ont dénoncé cela comme étant un "populisme dangereux".

La conclusion est, qu'en réalité, la crise actuelle est le résultat de l'augmentation de l'émancipation politique des travailleurs et des petits agriculteurs, un phénomène qui a été compris et encouragé par Taksin et ses alliés pour leurs propres intérêts. Il s'agit d'une crise de la société de classe avec les élites conservatrices et les classes moyennes sentant la montée de la classe ouvrière et des petits agriculteurs.

Et ce que cette crise montre clairement que de forts mouvements sociaux d'en bas sont la clé essentielle pour la construction et la lutte pour la démocratie. Chaque pouce de l'espace démocratique devra être conquis et pris aux élites dans cette lutte. La démocratie ne sera pas offerte par les comités de "sages", d'avocats et d'universitaires nommés par la junte.

Il y a fort à parier que, malgré tout cela, les universitaires thaïlandais des universités et de l'Institut Prachatipok continueront toujours à débiter ces théories de démocratisation brisées et discréditées et, dans un climat où l'opposition à l'autorité est découragée, ils ne seront pas contestés.

La crise en Thaïlande et les théories politiques brisées

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Published by liberez-somyot
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