Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
16 décembre 2014 2 16 /12 /décembre /2014 09:36

D'après un extrait du livre "Derrière le sourire khmer" de Charles Meyer (écrit en 1971)

L'histoire des relations entre le Cambodge et la Thaïlande depuis 1953 est d'une extrême complexité et exigerait une étude approfondie du passé sortant du cadre de cet ouvrage. Il suffira donc de rappeler qu'en 1863, la France coloniale avait soustrait Norodom à la suzeraineté de la dynastie siamoise des Chakry et obligé le Siam à évacuer, en 1907, des provinces cambodgiennes annexées depuis plus d'un siècle. En 1941, profitant de la défaite française en Europe et de la "médiation" japonaise, le Siam - devenu Thaïlande - avait repris la province cambodgienne de Battambang et une grande partie de celles de Siemréap, Kompong-Thom et Stung-Treng... qu'il fut contraint de restituer en 1947. Tout rentrait dans l'ordre et, en 1953, lorsque le Cambodge recouvra son indépendance, la frontière khméro-thaïlandaise fixée par les traités franco-siamois pouvait être considérée comme définitive et, à Bangkok comme à Phnom-Penh, on admettait qu'aucun litige territorial n'existait plus entre les deux pays.

Toutes les conditions semblaient réunies pour que de bonnes relations s'instaurent entre ces royaumes bouddhistes dont les peuples avaient beaucoup d'affinités, d'autant plus que leurs familles royales et princières étaient restées très liées. Certes, le maréchal Phibul Songgram, qui avait été l'homme de l'alliance avec le Japon, avait repris le pouvoir après une éclipse de quelques années. Mais il se montrait désormais très prudent, attentif à éviter l'accusation de retour au militarisme d'antan. On avait noté la réserve avec laquelle il accueillit le roi du Cambodge lors de son escapade de juin 1953 à Bangkok d'où il comptait poursuivre son action politique pour l'indépendance. En mars 1954, les négociations sur le raccordement de la voie ferrée entre le Cambodge et la Thaïlande s'étaient déroulées dans un climat fort amical et le 15 décembre 1954 Norodom Sihanouk avait renoué à Bangkok des relations officielles avec le roi de Siam, Bhumipol Adulyadej.

Mais les Etats-Unis avaient obligé la Thaïlande à participer à l'Organisation du traité de l'Asie du Sud-Est et comptaient beaucoup sur le gouvernement de Bangkok pour convaincre le Cambodge d'en accepter la protection. Devant la réaction de Phnom-Penh en août 1955, les Thaïlandais n'insistèrent pas. Puis en janvier 1956, Son Ngoc Thanh dont le maquis des Dangrek venait d'être écrasé par l'armée royale se réfugia à Bangkok où il retrouva Pok Hun et une poignée de Khmers issarak. La bienveillance témoignée à ce petit groupe de réfugiés politiques turbulents jeta le doute sur la pureté des intentions thaïlandaises. Dans les années suivantes la formation en Thaïlande d'une force Khmer sereï (libre), équipée et entraînée par la CIA américaine, sera la cause principale de la tension khméro-thaïlandaise.

Le coup d'Etat militaire de septembre 1957 contre le maréchal Phibul Songgram et la prise du pouvoir par le maréchal Sarit Thanarat marqueront en fait un changement radical de la politique thaïlandaise de bon voisinage avec le Cambodge. Phibul avait réussi à s'enfuir par la mer et à atteindre la côte cambodgienne. Le 19 septembre il était reçu avec tous les égards à Phnom-Penh, installé dans une villa du prince Sihanouk, choyé par les princes de la famille royale jusqu'à son départ pour Tokyo le 3 décembre de la même année.

En 1958, les relations entre le gouvernement cambodgien et la nouvelle junte thaïlandaise commencèrent à s'aigrir. On s'avisa à Phnom-Penh que la police thaï avait occupé le temple de Preah Vihear après en avoir chassé les gardiens et cette affaire devint la pomme de discorde entre les deux pays. Ce monument angkorien, fondé par Yaçovarman à la fin du IXeme siècle, est situé au sommet de la falaise de la chaîne des Dangrek qui constitue la frontière nord du Cambodge et, selon la carte annexée au traité frontalier franco-siamois, se trouve incontestablement en territoire khmer. Jusqu'alors Preah Vihear, difficile d'accès du côté cambodgien, très isolé du côté siamois, à l'écart de tous les circuits touristiques, n'était guère connu que des archéologues de l'Ecole française d'Extrême-Orient. Mais pour les dirigeants de Phnom-Penh et de Bangkok, ce monument assez ruiné acquit soudain une importance artistique et politique extraordinaire, à tel point qu'il fut comparé à la cathédrale de Strasbourg!

Le 12 juillet 1958, le prince Sihanouk fait une visite éclair à Bangkok pour y rencontrer le roi et quelques dirigeants. Elle sera suivie, le 16 août, de l'ouverture de conversations dans la capitale thaïlandaise, entre les délégations des deux pays qui auront à chercher un motus vivendi dans le litige sur Preah Vihear. Mais, après deux semaines de discussions, ou plus exactement de double monologue, on admit qu'aucun accord n'était en vue. Les Cambodgiens proposèrent une gestion commune du temple sous réserve que son appartenance à leur pays soit confirmée; les Thaïlandais refusèrent de reconnaître les documents cartographiques annexés au traité de 1907, ce qui ouvrait la porte à une remise en question de la totalité du tracé frontalier. On se sépara sur de larges sourires et le lendemain les autorités de Bangkok lançaient une manifestation contre l'ambassade cambodgienne qui, bizarrement, se prolongea devant l'ambassade américaine...

Deux mois plus tard on en venait aux injures. Chaque jour les dirigeants, les journaux et la radio des deux capitales font assaut d'imagination dans le choix de l'insulte et d'apostrophes dignes de l'antique. On en appelle aux ressources infinies des langues thaï, khmère, chinoise, française et anglaise et on épingle les trouvailles "intolérables à l'honneur national" qui justifient une nouvelle escalade verbale. D'abord surpris, les diplomates occidentaux comptent les coups comme les y invitent des "livres blancs" qui sont d'excellents répertoires des injures. Puis, à bout de souffle, le Cambodge saisit le Conseil de sécurité de "la menace que constitue la concentration d'importantes forces thaïlandaises à sa frontière", et décide de suspendre ses relations diplomatiques avec la Thaïlande, le 28 novembre 1958.

Le secrétaire général des Nations-Unies, Dag Hammarskjoeld, a pris l'affaire très au sérieux et délègue sur place le baron Beck Friis qui parviendra, sans grande difficulté, à calmer les esprits et à rétablir les relations khméro-thaïlandaises le 20 février 1959. Pendant huit mois le climat restera serein et le 11 juin le ministre des affaires étrangères Thanat Khoman viendra même signer à Phnom-Penh un communiqué conjoint réaffirmant les principes de "respect mutuel et de non-ingérence". Mais le 6 octobre, le gouvernement cambodgien décide de porter l'affaire de Preah Vihear devant la Cour internationale de justice et deux jours plus tard on en revient aux échanges d'insultes que pendant la trêve on avait eu le temps de renouveler. Il s'agit désormais d'une sorte de rite dont l'efficacité commence toutefois à s'émousser et qui lasse un peu le public.

Au maréchal Sarit Thanarat reviendra le mérite de rompre la monotonie de cette situation. Dans un discours du 20 octobre 1961, il prend à partie les dirigeants cambodgiens, et Sihanouk en particulier, en usant de termes injurieux qui provoquent une nouvelle rupture des relations diplomatiques à l'initiative du Cambodge. Il faut souligner, en outre, que depuis plusieurs mois la propagande thaïlandaise s'évertuait à présenter le petit royaume voisin comme une menace qui justifierait une intervention militaire préventive. Selon certaines informations, il est d'ailleurs probable que les services spéciaux américains poussaient les extrémistes thaïlandais à une action militaire dont ils auraient préparé les plans.

Jamais le prince Sihanouk ne pardonnera les insultes de Sarit Thanarat dont la mort le 8 décembre 1963 sera fêtée à Phnom-Penh, la population étant même invitée à manifester sa joie en arborant un petit ruban rose à la boutonnière! Il englobera d'ailleurs dans une même animosité le général Praphat Charusathien, ministre de l'intérieur, et le docteur Thanat Khoman, ministre des affaires étrangères.

Le 15 juin 1962, la Cour internationale de justice de la Haye rendit son arrêt dans l'affaire de Preah Vihear en déclarant que le temple "est situé en territoire relevant de la souveraineté du Cambodge" et que la Thaïlande est tenue d'en retirer "tous les éléments de forces armées ou de police ou autres". La défense des intérêts cambodgiens avait été confiée à l'avocat américain Dean Acheson (qui devint "un très grand ami" du Cambodge, presque un héros national) et à Messieurs Reuter et Pinto qui seront beaucoup plus discrets. On célébra l'événement comme la plus grande victoire depuis le retour de l'indépendance et le 15 juin deviendra fête légale en 1967. Le prince Sihanouk, imité par quelques courtisans, fit le sacrifice de ses cheveux au Bouddha et le 4 janvier 1963 prit la tête d'un grand pèlerinage national à Preah Vihear que l'on qualifiait pour les besoins de la cause de "plus beau fleuron de l'art khmer".

De son côté, le gouvernement thaïlandais, ulcéré et furieux, contestait le bien-fondé de l'arrêt, manifestait sa mauvaise humeur à l'endroit des pays dont les juges avaient reconnu la validité de la demande cambodgienne, lançait ses troupes en quelques opérations de harcèlement dans la région du temple et le secteur maritime de Koh Kong. C'est ainsi qu'autour de Preah Vihear se cristallisaient toutes les rancœurs accumulées durant des siècles par des générations de mandarins siamois et khmers et le risque de voir l'enjeu dépasser la possession de quelques "vieilles pierres" ne pouvait être écarté. Il ne saurait être exclu que c'est en pleine conscience de ce risque que le Cambodge et la Thaïlande demandèrent une enquête des Nations-Unies sur la situation à la frontière. En octobre 1962 le secrétaire-général de l'ONU chargea le diplomate suédois Nils Gussing d'examiner la situation alternativement à Bangkok et à Phnom-Penh... et dans la mesure du possible à la frontière elle-même.

Or, ni les Cambodgiens, ni les Thaïlandais ne désiraient que des enquêteurs internationaux circulent dans ces régions où s'entremêlaient quelques accrochages de soldats réguliers, des incursions de "Khmers sereï", le va-et-vient de petites bandes de pirates, les courants de contrebande, l'un "officiel" et l'autre clandestin. Il était en outre inutile que des étrangers puissent constater que, de part et d'autre, les militaires n'avaient aucunement l'intention de transformer leurs escarmouches folkloriques en véritable guerre. Tout cela, Nils Gussing le comprit fort bien et joua le rôle qu'on attendait de lui, à savoir éviter ici et là que les outrances de langages ne provoquent une de ces réactions violentes et soudaines inhérentes au comportement des peuples et de leurs dirigeants en cette partie du monde. Beaucoup plus qu'à une problématique et à coup sûr fugitive réconciliation le médiateur suédois avait en somme à aider la Thaïlande et le Cambodge à ne pas commettre l'irréparable.

Périodiquement, en janvier 1964, en août 1966, en juillet 1967, à plusieurs reprises en 1969, le prince Sihanouk proposera à la Thaïlande la signature d'un pacte de non-agression et la reconnaissance de la frontière actuelle entre les deux pays. Mais jamais le gouvernement de Bangkok ne répondra à ses avances.

Une fois encore, en 1966, les Nations-Unies auront à intervenir dans la brouille khméro-thaïlandaise. Le 3 avril, l'état-major cambodgien annonce qu'une unité thaïlandaise a occupé Preah Vihear et massacré cinq prisonniers khmers. Trois jours plus tard un communiqué affirme qu'une brillante opération a permis de reprendre le temple. En réalité on ne connaîtra jamais la vérité sur cette affaire que sans désemparer le Cambodge a soumise à l'ONU. Certes, il y a eu un incident entre soldats cambodgiens et thaïlandais à Preah Vihear, ou dans les parages, mais, selon certaines indiscrétions, il aurait été dû à une banale dispute pour une question de troc ou de femmes. Toujours est-il que la Thaïlande demanda au secrétaire général des Nations-Unies l'envoi d'observateurs et que le Cambodge s'y déclara également favorable.

En août 1966, un troisième diplomate suédois, le baron Herbert de Ribbing, représentant personnel de M. Thant, est chargé de donner satisfaction à ces deux pays dont l'interminable querelle aux rebondissements incompréhensibles commende à exaspérer toutes les organisations internationales. Sihanouk lui confirme que la reprise des relations diplomatiques avec la Thaïlande passe par la signature d'une déclaration conjointe de respect de la frontière commune. Thanat Khoman ne veut pas entendre parler de cette déclaration sans une étude "du problème du tracé de la frontière". Pendant dix-huit mois, avec un dévouement et une patience exemplaires, le baron de Ribbing fera la navette entre Bangkok et Phnom-Penh, écoutant les réquisitoires et colportant propositions, suggestions et refus. A son départ, le 25 février 1968, aucune perspective de réconciliation n'était en vue, mais la tension était retombée à un niveau normal qu'elle conservera jusqu'au coup d'Etat du général Lon Nol.

Il est certain que la dispute entre le Cambodge et la Thaïlande avait été constamment envenimée par l'action conjuguée d'Américains "bien tranquilles" installés à Bangkok et des extrémistes du mouvement pan-thaï. Elle comportait aussi un élément passionnel qui fut l'hostilité personnelle opposant le prince Sihanouk et certaines personnalités thaïlandaises, en particulier Sarit Thanarat, Thanat Khoman et Praphat Charusathien. Mais on ignore que, de son côté, la Chine prêcha toujours la patience et la modération à Phnom-Penh car Pékin sait très bien que le gouvernement thaïlandais est trop avisé pour se lancer dans une politique anachronique de conquête territoriale alors que le protecteur américain doit, à brève échéance, se retirer du Sud-Est asiatique.

En réalité, par-delà les échanges d'injures sur les ondes, et de coups de feu à la frontière, on ne doit pas oublier que le contentieux khméro-thaïlandais est essentiellement féodal et peut être liquidé le jour où les deux pays auront des gouvernements démocratiques tournés vers l'avenir.

Charles Meyer

Pages 273, 274, 275, 276, 277, 278, 279 et 280 du livre "Derrière le sourire khmer" (écrit en 1971)

Le livre "Derrière le sourire khmer"

Le livre "Derrière le sourire khmer"

Partager cet article

Repost 0
Published by liberez-somyot
commenter cet article

commentaires