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9 février 2015 1 09 /02 /février /2015 15:21

En juin 1979, des dizaines de milliers de réfugiés cambodgiens sont repoussé de force dans les champs de mines par les soldats thaïlandais. Peu d'entre eux survivront.

Contexte:

En 1979, le régime khmer rouge s’effondre après l’invasion du Cambodge par le Vietnam. Fuyant la guerre, des dizaines de milliers de Khmers entrent en Thaïlande. Le royaume les repousse, provoquant un exode dramatique.

Le chef de l’armée thaïlandaise de l’époque s’appelait Prem Tinsulanonda… C’est le même homme qui est responsable du massacre des Chemises rouges en mai 2010.

 

Un article de Patrick Sabatier paru dans le journal Libération daté du 9 juillet 1979:

Cambodge-Thaïlande : carnage à la frontière

Lien:

http://www.liberation.fr/monde/2011/07/09/cambodge-thailande-carnage-a-la-frontiere_748156

 

Ne cherchez pas Dong Thuan sur la carte de Thaïlande: cet éperon rocheux qui perce les nuages gris et lourds de la mousson, aux confins de la Thaïlande et du Cambodge, pourrait tout aussi bien être une de ces planètes anonymes et invisibles à l’œil nu qui gravitent aux confins de la galaxie. Planète peuplée de morts-vivants. C’est là, en effet, que s’accroche à la vie un groupe de 900 survivants parmi les 40 000 réfugiés khmers refoulés par la Thaïlande, du 8 au 13 juin, à Preah Vihear. Thong-Kim San est l’un d’eux. Il est arrivé à Bangkok le 4 juillet et il s’y terre. Evadé de l’enfer, il a peur d’y être renvoyé. Il a une liste de 932 noms et il veut que «l’ONU fasse quelque chose… Qu’on aille les chercher, vite…» Alors il raconte, pour la première fois, ce qu’ont été les convois de la mort de Preah Vihear.

Dans la chambre minuscule, toutes fenêtres fermées, on est vite en sueur. Dehors, la nuit de Bangkok s’est fardée de néons tapageurs et le rugissement des moteurs sur les grandes avenues colle à la peau avec l’air moite et sale. Thong parle en khmer, d’une voix sourde, avec des gestes exagérés de ses grands bras maigres qui tremblent doucement. Il est sino-khmer, né au Cambodge. Il vivait depuis quarante ans à Battambang où il était ouvrier. Ce soir, nous ne parlerons pas des Khmers rouges ; dès leur repli devant l’avance des blindés vietnamiens, Thong a rassemblé les huit membres survivants de sa famille et a fui vers la Thaïlande toute proche. En mai, ils étaient au camp de Wat Kok, pleins d’espoir. «J’ai de la famille en France, nous étions sûrs d’être pris par les Français…» Mais le 12 juin, quand des membres de l’ambassade de France viennent lire la liste de noms acceptés par la France, Thong n’entend pas le sien. Silence en forme de condamnation à mort, car les réfugiés savent que, depuis le 7 juin, l’armée thaïlandaise a reçu l’ordre de vider les camps et d’en renvoyer les occupants au Cambodge. A Wat Kok, les diplomates français et américains, les larmes aux yeux, n’ont pu retenir que 1 500 des 4 500 réfugiés, sans avoir pu intervenir dans les autres camps.

«Le 13, à 4 heures du matin, raconte Thong, les soldats thaïs nous ont rassemblés et nous ont ordonné de monter dans des cars qui venaient d’arriver. Nous nous sommes accrochés les uns aux autres. Nous ne voulions pas y monter. Ils se sont jetés sur nous et nous ont frappés à coups de crosse…» Il faut l’intervention d’un responsable civil thaïlandais, qui assure aux réfugiés qu’ils ne seront pas expulsés, pour qu’ils acceptent finalement de monter dans les cars. «Nous croyions qu’on nous amenait finalement à Buriram et que, là-bas, nous pourrions vivre dans de meilleures conditions…» : 27 bus bondés, soit environ 2 000 personnes au total, partent ainsi le 13 au matin en direction du nord-est de la province de Sisaket.

A 8 heures du soir, les cars déversent leur troupeau apeuré et implorant sur la frontière qui court le long de la crête des monts Dangrêk. Là se dresse le temple de Preah Vihear, mentionné par les guides touristiques pour sa beauté. «Il n’y avait pas de soldats à cet endroit, mais un groupe de 40 à 50 hommes jeunes, certains aux cheveux longs, habillés en civil et armés de fusils et de mitraillettes. Ils se sont jetés sur nous, nous ont battus très violemment et nous ont pris tout ce qu’ils trouvaient comme argent, bijoux, objets de valeur et même vêtements… Puis ils nous ont poussés de l’autre côté de la frontière. Il faisait encore jour. A cet endroit, la pente est si abrupte qu’il était impossible de descendre sans trouver des prises ou des points d’appui ; c’est là que beaucoup se sont blessés - et tués -, surtout des vieux ou des enfants en roulant au bas de la pente, sur une centaine de mètres. Il y avait déjà là des cadavres qui sentaient très mauvais…»

Le convoi de Thong était en effet le dernier de plusieurs convois de la mort venus de divers camps de réfugiés. Il semble que tous n’aient pas été refoulés au même endroit. Mais d’autres étaient déjà passés par le chemin emprunté par le groupe de Thong. «Nous nous sommes arrêtés cent mètres plus bas, sur une espèce de corniche. Plus loin, en dessous de nous, dans une sorte de cuvette, c’était effroyable : il y avait des milliers et des milliers de gens, ceux des convois précédents, qui gémissaient, appelaient à l’aide et n’osaient pas bouger. J’ai retrouvé un copain, qui m’a raconté ce qui s’était passé pour les premiers arrivés: ils avaient sauté sur des champs de mines qui marquaient la frontière du côté cambodgien. Ils ne pouvaient pas avancer, ils n’avaient pas d’eau et il y avait beaucoup de blessés. Alors ils ont tenté de remonter vers la frontière thaïlandaise ; les cheveux longs les ont laissés approcher, puis ils ont tiré dans le tas, il y avait des centaines de personnes, ça a été un massacre.»

Pendant une semaine, Thong et ses sept parents ont donc vécu accrochés sur la corniche. «Puis nous avons décidé de partir…» Seule voie ouverte : le flanc de la montagne entre les deux mors de la tenaille. «Nous avons été obligés d’abandonner les blessés et les vieillards.» La longue colonne des damnés ne progresse que de quelques kilomètres par jour. «Nous n’avions aucune idée d’où nous étions, ni où nous allions.» Thong était revenu en fait en Thaïlande. Sans le savoir. […] «C’est en allant faire des courses dans un des villages que j’ai rencontré des Khmero-Thaïs; je les ai suppliés de m’aider; ils ont accepté contre la promesse d’une forte somme d’argent. Ce sont eux qui m’ont amené jusqu’à Sisaket en faisant des détours à travers la jungle. Puis ils m’ont mis dans le train pour Bangkok; dès mon arrivée, je suis allé me cacher chez un ami d’où j’ai fait parvenir aux ambassades occidentales cette liste de noms…» Ces noms ce sont ceux des 932 rescapés des Dangrêk. Parmi eux, les sept membres de la famille de Thong.

A propos de l'histoire des crimes de l'armée thaïlandaise, voir aussi sur Libérez-Somyot:

La torréfaction de gens vivants par l'armée thaïlandaise, le massacre des barils rouges de Phattalung durant les années 1970:

http://liberez-somyot.over-blog.com/2014/06/les-barils-rouges-de-phattalung.html

Le massacre de l'université Thammasat du 6 octobre 1976:

http://liberez-somyot.over-blog.com/2014/10/bangkok-il-y-a-38-ans-le-massacre-de-l-universite-thammasat-du-6-octobre-1976.html

"Black May" le massacre de mai 1992 à Bangkok:

http://liberez-somyot.over-blog.com/article-il-y-a-21-ans-black-may-le-massacre-de-mai-1992-a-bangkok-117808798.html

Un champ de mines au Cambodge

Un champ de mines au Cambodge

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Published by liberez-somyot
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