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11 mars 2015 3 11 /03 /mars /2015 16:18

En abandonnant l'idéal démocratique, le pays risque de retourner à une ère pré-moderne.

Un article de Sam Michael

Lien:

http://thediplomat.com/2015/03/thailands-big-step-backwards/

 

Beaucoup de développements inquiétants ont lieu en Thaïlande dernièrement, malgré le calme relatif rendu possible par un an de loi martiale. La liberté d'expression a été réduite de façon alarmante depuis que l'armée a organisé le coup d'Etat et les universitaires dissidents ainsi que les membres de l'opposition ont été convoqués dans les casernes pour "changer d'attitude", intimidés psychologiquement, détenus, ou même arrêtés. Beaucoup de ceux qui insistaient pour exprimer leur désaccord avec le régime militaire ont vu leurs passeports révoqués, les obligeant à demander l'asile politique à l'étranger. La surveillance des médias sociaux ainsi que la censure des médias, et les poursuites en hausse pour les allégations de lèse-majesté, ont conduit ensemble les Thaïlandais et les non-Thaïlandais dans la peur et le silence. Les changements constitutionnels ainsi que les autres réformes montrent des signes d'un retour à une ère autoritaire, avec des perspectives de gouvernement non élu, de premier ministre désigné, d'éléments non-démocratiques, et d'une plus grande centralisation des pouvoirs entre les mains de la vieille élite traditionnelle: l'armée, la bureaucratie et les réseaux de la monarchie.

Depuis mai 2014, la communauté internationale se demande comment la Thaïlande en est arrivée là. Il y a dix ans, la Thaïlande était un phare de la démocratie dans la région, bénéficiant de la confiance des démocraties occidentales afin de pousser le Myanmar hors de l'autoritarisme. Maintenant, l'inverse semble imminent. Il semble de plus en plus envisageable que le Myanmar voisin puisse dépasser la Thaïlande dans la course vers plus de liberté et de démocratisation.

Comment l'élite traditionnelle ou les Thaïlandais typiques supporters de la monarchie expliquent-ils cette spirale descendante? D'abord, ils vont affirmer que les manifestations prolongées visant à empêcher les élections d'avoir lieu, dont ils prétendent qu'elles étaient bien intentionnées, que les contre-manifestations des partisans de la démocratie électorale ont déstabilisé le pays et que l'intervention "réticente" de l'armée était nécessaire afin de sauver la nation du chaos et "ramener le bonheur" aux Thaïlandais.

Deuxièmement, ils insistent sur le fait que l'ancien Premier ministre Thaksin Shinawatra et son clan tout entier auraient été extrêmement corrompus, comme si la vie politique thaïlandaise avant eux aurait été propre et pure, et qu'ils auraient menacé de saper, voire renverser, l'institution royale, qui, selon eux, serait inconditionnellement et universellement vénérée par tous les Thaïlandais.

Troisièmement, ils vous diront que la Thaïlande est unique et que sa monarchie est la meilleure et la plus noble, que la Thaïlande est exceptionnelle par le fait que son identité nationale est intimement liée à la mise en place de la royauté au sommet de la hiérarchie sociale. Ils affirmeront également que la Thaïlande reste fidèle à sa propre version de la démocratie, dont ils prétendent qu'elle allait bien avec la monarchie constitutionnelle, au moins jusqu'à ce que Thaksin soit apparu.

Ces arguments sont des points de discussion bien usés utilisés par la bureaucratie thaïe et le segment conservateur, qui comprennent les riches bien nantis, les pauvres manipulés, et la masse de ceux qui ont subis un lavage de cerveau. Mais le nombre exact de Thaïlandais qui soutiennent vraiment cette version médiévale de la monarchie n'est pas connu car aucun référendum sur ce sujet n'a jamais été autorisé. Les Thaïs n'ont malheureusement pas le droit de choisir le type de régime de leur pays; ils ont été formés dès la naissance à croire qu'ils avaient la chance d'avoir la meilleure famille royale du monde. Les dissidents sont effectivement excommuniés. Les pays développés, notamment les États-Unis, le Japon et l'Union européenne, ont essayé en vain d'utiliser la logique et les arguments politiques libéraux avec les dirigeants thaïlandais, qui ont refusé de changer d'un iota leurs vues dépassées et insulaires sur le rôle que la monarchie devrait jouer dans les temps modernes. Cette vieille garde insiste sur le fait (de son point de vue) que la seule façon de conserver la Thaïlande telle-quelle est de préserver ces pratiques et protocoles anciens et que Thaksin et ses réseaux devraient être bannis de la vie politique thaïlandaise pour de bon si le pays veut parvenir à l'unité et prospérer. A cet effet, la lèse-majesté est exercée comme un outil, sur le terrain de la sauvegarde de la sécurité nationale, pour réprimer des opinions différentes et les progressifs efforts de réforme.

Premièrement, pour ceux qui ont étudié les arts libéraux et la philosophie occidentale, les arguments de l'élite militaire et traditionnelle ne sont que des excuses vides pour se raccrocher au pouvoir absolu. Leurs points de discussion sont viciés pour de nombreuses raisons. Tout d'abord, les conflits et les troubles qui ont eu lieu au cours des dernières années n'ont pas été causés uniquement par les Shinawatra comme ils le prétendent. En fait, il s'agissait de symptômes d'une maladie grave qui frappe la culture politique en Thaïlande et qui a besoin de soins d'urgence si le pays veut survivre à l'ère moderne. Les démonstrations par la foule, des dénonciations essentiellement urbaine de gens qui se considéraient fièrement comme la "police de la corruption" qui ont eu lieu de la fin de 2013 au début de 2014 et qui ont poussé au coup d'Etat de mai 2014, ont été induites en erreur et trompées dans leurs hypothèses démocratiques. En fait, le recours à des moyens non-parlementaires, notamment le sabotage des élections et la destruction des urnes de vote, ont montré le manque de respect des manifestants pour la majorité du peuple et leur peur de perdre les élections. Encore une fois, ils vous prétendront que la masse avait été trompée par Thaksin et que donc des élections démocratiques n'étaient pas la solution. Imaginez si d'autres pays utilisaient la même justification chaque fois qu'ils voudraient se débarrasser d'un adversaire politique populaire.

Deuxièmement, la prétention de l'armée pour "le retour du bonheur" en Thaïlande n'est pas convaincante. Cette définition du "bonheur" est paternaliste, il n'y a pas eu de référendum pour demander aux gens ce qu'ils veulent vraiment. Et tandis que la corruption est largement vilipendé, personne n'a dit un mot sur la culture du favoritisme qui a rongé le noyau démocratique du pays ni sur les réseaux de patronage dans lesquels la monarchie est au sommet. Un patronage, qui échappe souvent la loi et qui peut être aussi mauvais que la corruption.

Troisièmement, l'affirmation selon laquelle la démocratie était compatible avec le système et la culture politique de la Thaïlande jusqu'à l'arrivée au pouvoir de Thaksin n'est pas fondée. La démocratie en Thaïlande est jeune et a toujours été faible... et affaiblie par la culture thaïlandaise. Le pays n'a connu sa première démocratie que récemment dans les années 1990, et le système a été entravé par une bureaucratie centrée sur la monarchie et un électorat avec peu d'éducation politique et civique, et tiré vers le bas par le copinage et le favoritisme. Le nœud du problème réside dans le fait que les élites traditionnelles refusent de partager le pouvoir avec la nouvelle élite et d'accueillir en son sein la nouvelle machine de puissance de Thaksin et ses réseaux concurrentiels, et le fait que les éléments conservateurs se raccrochent à leur pouvoir et à leurs privilèges ont miné la demande croissante pour une plus grande égalité des droits provoquée par l'éveil démocratique.

La Thaïlande ne peut pas prétendre s'engager pour la démocratie, à moins qu'elle n'améliore sa compréhension et son respect de la liberté individuelle et de la liberté d'opinion. Le plus important, et le plus difficile, est la nécessité de réformer la monarchie du pays, dont la relation avec les réseaux de l'élite de la Thaïlande a besoin d'une analyse sérieuse ainsi que d'être débattu. Malheureusement, de nombreux Thaïlandais continuent de fermer leurs portes et bloquer leurs oreilles aux différents points de vue, en exigeant que le monde les comprenne alors qu'ils refusent de considérer la façon dont le monde extérieur les perçoit. Alors que le monde extérieur donne son avis sur ce pays jadis florissant, de nombreux Thaïlandais restent encore emprisonnés par la peur et le manque d'imagination politique. Même après la tenue des élections, il est peu probable que la Thaïlande devienne plus démocratique et plus libre. La mise en accusation et d'éventuelles poursuites contre l'ancienne première ministre Yingluck Shinawatra, la sœur de Thaksin et la dernière première ministre à avoir été démocratiquement élue, est un autre mauvais signe comme quoi la réconciliation du pays est peu probable de réussir compte tenu de cette mentalité du gagnant qui prend tout.

Le plus inquiétant dans tout cela est le manque de courage moral parmi les intellectuels traditionnels, l'élite et la classe moyenne, qui préfèrent s'autocensurer et rester silencieux. Sauf si la loi de lèse-majesté est réformée, la Thaïlande ne pourra jamais progresser vers la modernité, sans parler de la démocratie. Tout aussi inquiétante est la tendance à accuser les partisans de la démocratie d'être contre la monarchie, ce qui risque de lier la monarchie avec l'autoritarisme. Comme la direction actuelle ne montre aucun signe d'acceptation des réformes les plus progressistes, le seul espoir réside peut-être dans la plus jeune population du pays. Influencer cette cohorte avec une éducation libérale et une exposition positive aux valeurs démocratiques peut être la seule voie pour sauver la Thaïlande de son retour à l'antiquité. Ironiquement, la Thaïlande semble être trop liée par sa propre "thaïness" pour se moderniser et se démocratiser.

Sam Michael est un écrivain indépendant.

En Thaïlande nombreuses sont les jolies femmes qui soutiennent la démocratie

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Published by liberez-somyot
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