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15 avril 2015 3 15 /04 /avril /2015 09:19

Pour la première fois depuis les années 1970, le tribunal militaire de Thaïlande est utilisé pour juger les crimes civils contre la couronne et l'état.

Un article de Tyrell Haberkorn

Lien:

http://asaablog.tumblr.com/post/115351908961/thailand-dictatorship-far-from-benign

 

Depuis le coup d'Etat du 22 mai 2014 organisé par le Conseil national pour la paix et l'ordre (NCPO), le 12 coup "réussi" (ce qui signifie que le pouvoir a été saisi) depuis la fin de la monarchie absolue le 24 juin 1932, j'ai souvent eu à faire face à deux compréhensions erronées de la part des observateurs extérieurs au pays. La première est que le NCPO ne serait pas particulièrement répressif et que les effets du coup d'Etat n'auraient pas été de grande envergure. La seconde est qu'il n'y aurait pas d'opposition significative au coup d'Etat. Ces deux observations sont incorrectes.

L'actuel premier ministre, le général Prayuth Chan-ocha, est un dictateur et la Thaïlande est une dictature militaire. La loi martiale a été déclarée deux jours avant le coup d'Etat et elle est restée en vigueur jusqu'au 1er avril 2015. Ensuite, elle a été remplacée par l'utilisation de l'article 44 de la constitution temporaire, qui fournit à la junte le pouvoir de prendre toute mesure jugée nécessaire afin de préserver l'ordre, puis la rendre de facto juridique.

Pendant les dictatures des années 1950, 1960 et 1970, une mesure similaire a été largement utilisée pour la détention et l'exécution sommaire des ennemis supposés de l'Etat. Pour la première fois depuis les années 1970, le tribunal militaire est utilisé pour traiter les crimes civils contre la couronne et l'état.

Il y a aujourd'hui d'importantes restrictions à la liberté d'expression ainsi que de constantes menaces et de l'intimidation contre les étudiants, les militants des droits sur les ressources, les journalistes et d'autres activistes. Selon l'organisation non gouvernementale thaïlandaise iLaw, au moins 690 personnes ont été convoquées et détenues depuis le coup d'Etat. Il y a eu aussi 399 arrestations dont 144 d'entre elles qui ont eu lieu lors de manifestations pacifiques.

Ces arrestations ont entraîné 142 nouvelles affaires pénales pour les crimes politiques, dont plus des deux tiers sont en cours de traitement par le tribunal militaire. Il y a aussi eu une épidémie de poursuites pour de prétendues accusations de lèse-majesté, une loi qui interdit les insultes, la diffamation, ou les menaces contre le roi, la reine, l'héritier présomptif ou le régent. Depuis le coup d'Etat, au moins 47 nouveaux cas de lèse-majesté ont été jugés par les juridictions pénales et militaires, y compris pour des crimes tels que le fait de jouer dans des pièces de théâtre ou l'écriture de graffitis dans les toilettes.

Ce malentendu sur la nature du coup est aussi dû au fait que trop peu d'attention ait été accordée à la gamme de protestation et de dissidence contre cette répression. Alors qu'un certain nombre de citoyens thaïlandais ont encouragés les soldats à quitter la caserne et soutenus le coup d'Etat, un éventail d'acteurs politiques, y compris des figures familières comme les étudiants, mais aussi d'autres activistes, sont entrés en dissidence malgré cet environnement de peur.

En particulier, le Réseau des citoyen résistant (Resistant Citizen), un groupe composé d'intellectuels, de travailleurs et de familles des victimes de la violence politique qui s'était produite auparavant, ont commencé par organiser une "journée de l'amour des élections" effectuée lors de la dernière Saint Valentin, puis ils ont ensuite mis en place une série de manifestations critiques de plus en plus populaires et soutenues par une utilisation intelligente des médias sociaux adaptées avec des méthodes traditionnelles de protestation afin de dénoncer la violence de la loi martiale.

Ils ont planifié et mené une série de protestations solitaires incluant des promenades à Bangkok, poussant délibérément les limites de la loi martiale afin de l'exposer comme un instrument de répression et non pas de réforme. Alors qu'ils recueillaient plus de partisans, la junte, prise par une inquiétude croissante, a répondu par la violence et a criminalisé la marche.

Mais je tiens en particulier à mettre en évidence la dissidence venant d'une position beaucoup plus resserrée, en fait de derrière les barreaux de la prison centrale pour femmes. Pornthip Munkhong est une militante de 26 ans condamnée à 2,5 ans de prison en février 2015 pour avoir prétendument insulté la monarchie lors de la représentation d'une pièce satirique, "La Fiancée du Loup", réalisée en octobre 2013.

Comme la plupart des autres personnes accusées de violation de l'article 112, elle a plaidé coupable, parce qu'il n'y avait aucune possibilité d'obtenir un verdict innocent. A partir de septembre 2014, elle a commencé à écrire, de sa prison, une fable titrée "Little foot" (Petit pied).

Avant son arrestation, elle organisait des ateliers de théâtre pour les enfants, et son auditoire déclaré pour la fable est le groupe des enfants avec lesquels elle avait travaillé. Elle a écrit cinq parties de la fable jusqu'à présent, chacune d'entre elles envoyées de la prison à un ami, puis publié par le site de médias indépendants Prachatai. Chaque partie ne doit pas dépasser la longueur d'une page, ceci afin de se conformer à la longueur autorisée pour les lettres qui sortent de prison.

Petit pied est une créature de forme inconnue. L'histoire que Pornthip est en train d'écrire parle du trajet [de Petit pied] sur un chemin dans la lumière déclinante d'une journée. Nous savons qu'il quitte la maison, mais ne connaissons pas sa destination. Parce que le noir de la nuit est imminent, il doit constamment décider de choisir entre la sécurité ou le risque, et élaborer des stratégies pour survivre dans ce terrain difficile.

Semblable à la pièce satirique pour laquelle elle a été emprisonnée, la fable est elle-aussi une allégorie. Son public comprend également les adultes hors de la prison, qui ont lu sa fable lors de sa publication, ainsi que les censeurs - dont elle parle en termes voilés au début de la cinquième partie comme étant ses premiers lecteurs - qui lisent tout son courrier et estampillent leur approbation sur ce dernier avant qu'il ne quitte la prison.

La raison pour laquelle j'ai choisi de mettre en évidence la fable de Pornthip Munkhong est que je pense que, pour beaucoup de gens, une opposition importante ne peut se constituer que par des milliers de personnes manifestants dans les rues.

Tout comme il est mauvais de romancer la résistance, de même faut-il être myope pour ne pas reconnaître la dissidence, parce que nos optiques ne sont pas assez aiguë pour comprendre ce qui est vraiment répressif et ce qui est vraiment résistant.

Sa fable, son audace pour écrire, son sens comme quoi les censeurs font partie de son public, sont nécessaire pour une dissidence en ces temps de répression.

Tyrell Haberkorn est membre du département de politique et de changement social de l'Université nationale australienne.

La prisonnière politique Pornthip Munkhong

La prisonnière politique Pornthip Munkhong

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Published by liberez-somyot
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