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5 juin 2015 5 05 /06 /juin /2015 08:53

La solitude de l'exil lointain

Un article d'Ariane Kupferman-Sutthavong

Lien:

http://www.bangkokpost.com/news/general/570531/the-loneliness-of-the-long-distance-exile

 

Pour les Thaïlandais qui ont été obligés de quitter leur pays après le coup d'Etat, la vie est une lutte de tous les jours

Un an après son exil politique en France suite au coup d'Etat du 22 mai 2014, Jaran Ditapichai se décrit comme un soldat sans champ de bataille.

"Je vis dans une démocratie maintenant, je ne suis plus sur le champ de bataille", dit-il, avec une nostalgie de l'époque ou il était l'un des dirigeants des protestations. Sortant anonymement des transports publics, l'ancien commissaire à la défense des droits de l'homme et intellectuel chemise rouge commande ses boissons dans un français hésitant, s'attirant les railleries d'une serveuse qui ne le comprend pas. Il couvre son léger embarras avec des remarques bien informées au sujet de son choix de bière. À la fin de la journée, il préfère s'asseoir dans un restaurant de som tam dont les patrons sont des collègues chemises rouges. Là, il peut déguster un repas familier et - probablement plus important - entamer une discussion politique qui maintient ses convictions et sa détermination intactes.

M. Jaran, 68 ans, est l'un des nombreux chemises rouges thaïlandais qui se sont réfugiés en Europe après le coup d'Etat de l'année dernière. Bien que les autorités thaïlandaises les considèrent comme des antimonarchistes, ils se considèrent comme des dissidents politiques, luttant pour la cause de la démocratie. Auparavant inculpé de lèse-majesté pour la représentation de la pièce de théâtre "La fiancée du Loup" - considérée comme insultante pour la monarchie - et son rôle en tant qu'organisateur des manifestations, M. Jaran a fait partie des premiers chemises rouges à être convoqué par les militaires. Dirigeant de base des manifestations chemises rouges, il a disparu le 22 mai, alors que les soldats occupaient le site de rassemblement d'Utthayan Road en périphérie de Bangkok.

Mentionner les dissidents politiques chemises rouges en exil évoque l'image d'un réseau de militants unissant leurs forces dans une action concertée pour renverser le régime. Rien ne pourrait être plus éloigné de la vérité, explique M. Jaran. "Il n'y a aucun moyen qu'une telle chose puisse se produire," affirme-t-il avec ironie. En juin 2014, M. Jaran a rejoint d'autres figures exilées du Parti Pua Thai dans la formation de l'Organisation des Thaïlandais Libres pour les Droits de l'Homme et la Démocratie. Initialement conçu comme un gouvernement en exil, l'organisation est confrontée à de nombreux obstacles et critiquée par d'autres adversaires du coup d'Etat pour son inactivité. "La vérité est qu'il n'y a pas grand-chose qu'on puisse faire à partir de l'étranger", explique-t-il. Pesant les résultats mitigés de l'Organisation des Thaïlandais Libres, il ajoute que pour qu'un mouvement de résistance puisse réussir, la poussée doit venir de l'intérieur du pays.

L'intellectuel chemise rouge soutient que la plupart de son travail est lié à la diplomatie et comprend des réunions avec des fonctionnaires étrangers ou des groupes civiques pour discuter de la situation politique en Thaïlande, dans le but de déclencher des sanctions internationales contre le gouvernement de la junte. Ces objectifs, cependant, sont difficiles à satisfaire, admet-il, citant le fait que le Conseil national pour la paix et l'ordre (NCPO) ne fait pas partie des dictatures les plus dures du monde, ce qui est pris en compte par la communauté internationale. Cependant, les plus grands problèmes de l'organisation sont internes. Le nombre des membres de l'Organisation des Thaïlandais Libres tourne autour de 20 personnes, affirme-t-il, mais quatre d'entre eux seulement ont divulgué leur identité. Il s'agit de l'ancien ministre de l'Intérieur Jarupong Ruangsuwan, l'ancien ministre attaché au Bureau du Premier ministre Jakrapob Penkhair, l'ancien député du Parti Pua Thai Sunai Jullapongsathorn, et de Jaran lui-même. Les autres préfèrent rester anonymes car ils craignent d'être accusés de lèse-majesté. Selon Jaran, l'organisation souffre également de sa "marque" Pua Thai, qui dissuade de nombreux adversaires du coup d'État de se joindre à eux.

M. Jaran n'est pas seul à avoir cette sombre vision du mouvement politique en exil. "Les Chemises rouges en Europe ne sont pas un mouvement unifié ", affirme Aum Neko, une ancienne étudiante de Thammasat et activiste qui est aussi une exilée politique en France. Une accusation de lèse-majesté a été déposée contre elle en 2013 et une autre après le coup d'Etat du 22 mai 2014. En plus de l'impossibilité d'organiser des activités politiques et des protestations, la perspective d'une arrestation suivie d'une peine d'emprisonnement lourde allant de trois à 15 ans, a fait qu'elle a décidé de quitter le pays. Mais la poursuite d'une vie politique en exil n'est pas facile. Le plus souvent, il est difficile d'organiser une manifestation ou coordonner des actions car il y a de nombreux désaccords entre les membres, ce qui porte atteinte à leur objectif commun, explique-t-elle. Leur situation financière n'est pas si brillante que ça, tous sont d'accord sur ce point. Les sympathisants chemises rouges en Europe ont tendance à être moins riches que ceux qui vivent aux États-Unis. Mlle Aum et M. Jaran disent qu'ils reçoivent une allocation de la part du gouvernement du pays qui les accueille. Ce revenu équivaut à quelques centaines d'euros par mois. Les militants doivent souvent travailler en plus pour pouvoir s'offrir un niveau de confort de base, ce qui leur laisse moins de temps pour faire de la politique. Mlle Aum explique qu'elle fait du baby-sitting et s'occupe d'enfants quand elle n'est pas occupée à étudier ou à réfléchir à des protestations.

Bien que l'Organisation des Thaïlandais Libres ne dépende principalement que des dons, de nombreux partisans ont fui la Thaïlande et d'autres sont détenus par l'armée, selon d'autres membres. Les fonds sont également distribués à plusieurs groupes opposés à la junte, ce qui signifie que l'argent est dispersé. "1.000 bahts par ici, 2.000 autres par-là," explique M. Jaran. L'argent ne couvre qu'une partie des frais des membres tels que les frais de déplacement nécessaires pour leur travail. Ceci est en passe de devenir un sérieux problème à l'avenir, a-t-il ajouté. La plupart des militants chemises rouges se battent depuis maintenant neuf ans ou plus, explique-t-il, et le budget pour les activités politique fait défaut. "Beaucoup de gens me disent que la situation n'est plus la même que dans le temps ou le Parti Pua Thai et les Chemises rouges étaient au top," affirme M. Jaran, qui note que la chute de leur moral a atteint un niveau record. Malgré les obstacles, ils essaient de poursuivre les activités politiques en sensibilisant les étrangers sur les violations des droits de l'homme et des libertés civiques en Thaïlande. Le 1er mai 2015, lors de la fête du Travail, Mlle Aum, M. Jaran et quelques sympathisants chemises rouges ont rejoint un rassemblement de travailleurs à Paris, brandissant des pancartes appelant à la libération des prisonniers politiques en Thaïlande, ce qui a suscité un certain intérêt chez les spectateurs.

La militante des droits du travail Junya Yimprasert, qui est une exilée politique en Finlande, affirme qu'elle tente de se concentrer sur le positif. "J'utilise cet espace sûr afin d'écrire librement sur des questions qui sont sensibles en Thaïlande, tels que les procès pour lèse-majesté et les prisonniers politiques", dit-elle. Mais elle savait que, dès le moment où elle a publié son essai controversé sur la monarchie en mai 2010, elle ne pourrait plus rentrer chez elle. Au moment de la publication, l'auteur (Junya) donnait une série de conférences en Europe et a ensuite prolongé son séjour en raison des nombreuses menaces qu'elle a reçues. Suite à l'accusation de lèse-majesté, elle a demandé l'asile politique en Finlande. L'année dernière, la junte a révoqué son passeport thaïlandais. Les activités politiques de Mlle Junya comprennent une protestation contre le Premier ministre Prayut Chan-ocha lors de sa visite en Italie en octobre dernier. Un mois plus tard, des militants ont fait le salut à trois doigts à Paris et à Londres tandis que le nouveau film Hunger Games sortait sur les écrans. Puis vint une accalmie. Comme d'autres exilés politiques, Mlle Junya n'échappe pas à la douleur que ressentent ceux qui sont déracinés. "Nous nous demandons souvent si nous avons pris la bonne décision", explique Mlle Junya. Même si elle n'a jamais regretté la sienne en tant que syndicaliste luttant pour les droits des travailleurs, Mlle Junya se sent peiné de ne plus pouvoir continuer sa lutte au pays. "Cela me brise le cœur de savoir que je ne suis plus en mesure de revenir en arrière et aider à résoudre les questions qui sont importantes pour moi et pour la Thaïlande," explique-t-elle, en ajoutant que cette pensée la hante. La douleur d'être en exil se produit à plusieurs niveaux et est souvent liée à un sentiment de solitude. La militante pour les droits des travailleurs a officiellement démissionné de son travail et a rompu tous les liens avec sa famille pour éviter qu'elle ne soit persécutée ou stigmatisée en raison de son association avec elle. "Des gens en Thaïlande me considèrent désormais comme une criminelle. Ils m'appellent "l'esclave de Thaksin" et postent des photos diffamatoires de moi sur l'Internet ", ajoute-t-elle. Etant auparavant une respectée militante des droits des travailleurs, ce brusque changement a été le plus difficile à supporter pour elle.

Comme Mlle Junya, Mlle Aum et M. Jaran Aum ont également notés que leurs connaissances étaient plus réticentes à garder le contact avec eux, en grande partie par peur de la junte. L'ancien révolutionnaire, qui se perçoit toujours comme un lutteur, explique que ses émotions sont aussi touchées par l'exil. Il envie ceux qui sont restés sur place, dans le feu de l'action, et peuvent encore être avec leurs proches. De temps en temps, M. Jaran prend son téléphone pour lire des messages. Il le tient en rayonnant, expliquant qu'il vient de recevoir des nouvelles de sa femme qui est restée en Thaïlande pour prendre soin de sa mère. Selon lui, la plupart des couples divorcent lorsqu'ils sont confrontés à une telle situation. Mais sa femme et lui ne veulent pas se séparer, car ils sont toujours amoureux l'un de l'autre. "Elle n'a jamais été militante. Elle a toujours refusé de m'accompagner aux manifestations", explique-t-il. Bien que son avenir personnel reste sombre, M. Jaran estime que la situation a changé au cours de la dernière année, car les politiciens, la société civile et les médias sont devenus plus hardis pour parler des droits et des libertés malgré la junte. Les activités politiques et la critique de la junte ont augmentées, avec des étudiants maintenant dans la ligne de front ainsi que des avocats, des universitaires et des citoyens. Ceci est seulement le début, pense-t-il. "Cependant, mes chances de retourner bientôt au pays restent extrêmement minces. Les inculpations pour lèse-majesté sont irrévocables", explique-t-il. Il se console avec le fait qu'il peut maintenant résider légalement en Europe, où il bénéficie de droits, de la sécurité sociale et d'une pension pour les personnes âgées. Il sourit fièrement quand il annonce être le deuxième citoyen thaïlandais à se voir accorder l'asile politique en France, après Pridi Banomyong et sa famille. "Cet exil sera probablement mon dernier combat," conclu-t-il.

De gauche à droite; Aum Neko, Jaran Ditapichai et Junya Yimprasert

De gauche à droite; Aum Neko, Jaran Ditapichai et Junya Yimprasert

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Published by liberez-somyot
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