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5 octobre 2015 1 05 /10 /octobre /2015 10:30

Pavin Chachavalpongpun a discuté de la politique thaïlandaise, de la monarchie, du régime autoritaire et de Thaksin avec un intellectuel de renommée mondiale.

Un article de Pavin Chachavalpongpun

Lien:

http://asiapacific.anu.edu.au/newmandala/2015/10/01/a-conversation-with-chomsky/

 

Depuis le coup d'Etat thaïlandais du 22 mai 2014, ma vie a été bouleversée.

La junte thaïlandaise m'a convoqué à deux reprises pour avoir critiqué son intervention dans la politique. Quand j’ai rejeté la citation à comparaitre tout simplement parce que je ne reconnaissais pas la légitimité des putschistes, ils ont émis un mandat d'arrêt contre moi et ont révoqué mon passeport. Cela m'a forcé à demander le statut de réfugié politique au Japon.

Tout au long de cette période tumultueuse, le professeur Noam Chomsky, l'un des universitaires, commentateurs politiques et militants pour la justice sociale les plus renommés du monde, m’a offert ses encouragements et son soutien lors du processus de demande de mon statut de réfugié.

Il a aidé à faire appel au gouvernement japonais pour que ce dernier envisage sérieusement mon cas, tandis que dans le même temps il condamnait la junte thaïlandaise pour son harcèlement contre mes droits humains fondamentaux.

Je n'avais jamais rencontré Chomsky avant le coup d'Etat en Thaïlande. Par conséquent, sa sympathie envers mon combat était inattendue et très appréciée. Ainsi, lorsque je fus invité à prendre la parole lors du programme d'études thaïlandaises à l'Université de Harvard le 25 septembre dernier, j’ai écrit une note Chomsky pour lui demander s’il serait disponible pour me rencontrer. Il a répondu oui.

Notre réunion a eu lieu le même jour à son bureau à l'intérieur du Massachusetts Institute of Technology (MIT), où nous avons eu une conversation privée. Dès que je fus invité à m'asseoir, Chomsky m’a posé de nombreuses questions percutantes. Il était intéressé par trois questions: l'armée, la monarchie, et Thaksin Shinawatra.

D'abord, il m'a demandé si je pouvais décrire la performance du gouvernement militaire actuel dirigé par le général Prayuth Chan-ocha. Il était curieux de savoir comment le gouvernement militaire avait fait face à la pression à la fois nationale et internationale. Dans le même temps, il m'a demandé de donner une mise à jour sur l'état des droits de l'homme en Thaïlande.

Chomsky m’a donné son point de vue sur un régime autoritaire dans le monde d'aujourd'hui et comment il fonctionne à contre-courant de la démocratisation. Il m'a dit que, dans ce siècle, tout régime non pris en charge par le peuple ne devrait pas durer longtemps. Mais dans le cas de la Thaïlande, il a admis qu'il y avait des facteurs contributifs à la longévité du régime militaire. L'un d'entre eux est la monarchie.

Il m'a demandé dans quelle mesure la monarchie thaïlandaise avait interféré dans la vie politique. Je lui ai répondu en me référant à la stratégie de déplacement de la monarchie et de son implication dans la politique.

L'institution royale a rompu son modus operandi passé qui était de tirer les ficelles derrière la scène politique et s’est maintenant décidé à faire ouvertement de la politique. Cela est devenu clair quand, après le coup d’Etat de 2006, la Reine a assisté aux funérailles d'une chemise jaune et quand la Princesse Chulabhorn a soutenu ouvertement la manifestation anti-gouvernementale dirigée par le Comité pour une réforme démocratique populaire (PDRC) (NDT: qui a abouti à la chute du gouvernement élu de Yingluck Shinawatra et au coup d’Etat militaire de Prayut).

Chomsky a répondu en affirmant que l'engagement de la monarchie dans la politique expliquait pourquoi la politique thaïlandaise était devenue confuse et compliquée. La tendance mondiale montre que les monarchies du monde sont en diminution. Travailler contre la marée de la démocratie ne ferait qu'accélérer ce processus de retrait.

Mais il a également été surpris par le fait que le public thaïlandais puisse tolérer l'ingérence politique de la monarchie et celle de l'armée, en particulier parmi ceux qui sont politiquement marginalisés. Cette discussion nous a conduits à mettre l'accent sur la flambée des cas impliquant des accusations de lèse-majesté.

Il m'a raconté qu'il se souvenait avoir signé une pétition il y a plusieurs années appelant à une réforme de la loi de lèse-majesté en Thaïlande. Toutefois, il dit aussi que son effort était vain. Il estime que sans une réforme immédiate de la loi, il sera encore plus difficile pour la monarchie de coexister avec la démocratie.

Chomsky semble être également très fasciné par le fait que l'ancien Premier ministre Thaksin ait toujours suscité l'amour et le respect de la part d'un certain nombre de chemises rouges en Thaïlande. Il était curieux de connaître l’efficace politique populiste de Thaksin qui semblait avoir "hypnotisé" les Thaïlandais à tel point qu’ils continuent à voter pour ses mandataires politiques.

Cependant, Chomsky se méfiait également de la politique compétitive de Thaksin, qui était très différente de celle "du réseau de la monarchie". Il a soulevé la question pertinente sur la façon dont les idées politiques de Thaksin pourraient vraiment changer le paysage politique de la Thaïlande vers une plus grande démocratisation.

Chomsky a aussi demandé pourquoi les opposants politiques de Thaksin, qu'ils fassent partie de ses opposants ou de ses ennemis du vieil établissement, aient échoué à initier des politiques meilleures et plus commercialisés, conçues pour gagner les cœurs et les esprits des villageois thaïlandais. J’ai répondu qu'ils n’étaient pas intéressés par l'autonomisation des personnes car une telle autonomisation aurait pu contester leur propre position de force dans les sphères politiques et économiques.

Chomsky a posé d'autres questions sur les aspects négatifs du populisme de Thaksin, mais en même temps, il comprenait la raison pour laquelle ses tactiques populistes avaient bien fonctionné dans un pays où les personnes marginalisées avaient encore du mal à avoir accès aux ressources politiques et économiques.

Cela nous a conduits à la dernière question de la discussion, l'économie thaïlandaise. Chomsky était curieux de connaitre les conséquences économiques du coup d’Etat, l’évolution des conditions socio-économiques nationales et les implications sur les investisseurs étrangers en Thaïlande. Encore une fois, je ne pouvais que lui donner une vision pessimiste. Chomsky a déploré que la Thaïlande soit tombée dans son propre piège politique.

Mis à part sa curiosité à propos de la crise politique thaïlandaise, Chomsky m'a interrogé sur mes projets d'avenir, maintenant que je suis devenu un réfugié fuyant mon propre pays. Que ferais-je à partir de maintenant?

Je lui ai dit que mon statut au Japon était garanti et que j’attendais simplement d’assister aux changements au cours de cette période de transition en Thaïlande. Il m’a affirmé que si j’avais besoin de son aide, il était prêt à aider autant qu'il le pourrait.

Je lui ai alors posé une dernière question; comment voyait-t-il l'avenir de la Thaïlande? Chomsky a rapidement répondu, "Un Etat démocratique sans interventions des institutions non-élues."

Pavin Chachavalpongpun est professeur agrégé au Centre de l'Université de Kyoto pour les études d'Asie du Sud-est.

A gauche Pavin Chachavalpongpun, à droite Noam Chomsky

A gauche Pavin Chachavalpongpun, à droite Noam Chomsky

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Published by liberez-somyot
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