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27 janvier 2016 3 27 /01 /janvier /2016 11:48

Gildas Le Lidec, qui a été notamment ambassadeur de France au Cambodge de 1994 à 1998 et en Thaïlande de 2009 à 2011, a écrit un livre, «De Phnom Penh à Abidjan», sur sa vie de diplomate. L’un des intérêts de ce livre, c’est qu’il était en poste à Bangkok lors de la répression sanglante des Chemises rouges ordonnée par le tristement célèbre premier ministre de l’époque, Abhisit Vejjajiva. Gildas Le Lidec avait de la sympathie pour les Chemises rouges et il a d’ailleurs failli provoquer un incident diplomatique en 2011 lorsque dans le discours qu’il a fait devant le premier ministre Abhisit et son gouvernement à l’occasion de son départ de l’ambassade, il a souligné que ce n’était pas en massacrant des gens que l’on obtenait la démocratie. Dans son livre, il parle aussi de la différence des protocoles royaux des monarchies du Cambodge et de la Thaïlande et de la loi de lèse-majesté thaïlandaise.

Ci-dessous un extrait du livre «De Phnom Penh à Abidjan» de Gildas Le Lidec:

A dix ans d’intervalle, j’ai pu vérifier les différences de mode, de ton et de fonctionnement qui séparaient des cours royales distantes de moins de mille kilomètres l’une de l’autre et venant pourtant d’origines et de rites si similaires. Le protocole royal thaïlandais me paraissait empreint de rigueur, de pesanteur et d’opacité […] Les codes qui régissait la cour du Palais Khémarin à Phnom Penh me semblaient en comparaison allégés, vraisemblablement du fait de la personnalité même de Norodom Sihanouk, de son ton libre et facétieux et de l’image de drôlerie qu’il projetait sur le corps diplomatique dont il cherchait sans doute la complicité. J’ai encore le souvenir cauchemardesque des tours de table qu’il organisait à la fin des diners ou il recevait les ambassadeurs, demandant à chacun de chanter à tour de rôle le refrain le plus populaire de son pays […] La ligne de partage entre ces deux cours était à mes yeux essentiellement marquée par les prosternations que les sujets de part et d’autre de la frontière se devaient d’accomplir en salutations de leurs souverains respectifs ou «ayant-droit» des familles royales. Autant était terrifiante la soumission des Thaïlandais se jetant littéralement à terre au passage des suzerains, quitte à être piétinés par une princesse insouciante de 23 ans, autant était noble et beau le geste de chacun des membres de la famille royale khmère d’immédiatement se pencher pour empêcher que la prosternation aille jusqu’à une position pouvant être interprétée comme humiliante. Que la monarchie siamoise s’appuie encore sur un article presque inique de la Constitution pour punir de quinze ans d’emprisonnement le crime de lèse-majesté qualifiant comme tel le moindre manquement de respect pourrait en dire long sur «l’attachement» prêté à ce peuple envers la famille royale comprise dans sa formation la plus large. Au-delà des codes protocolaires et de fondements religieux très similaires, l’esprit m’a semblé bien diffèrent selon qu’on était sur les bords de la Chao Phraya ou du Tonlé Sap.

J’avoue, a ce terme de la délivrance mémorielle, avoir été profondément marqué par la révolte des «chemises rouges» qui, à Bangkok, ont au printemps 2010 tenu deux mois durant le cœur de cette gigantesque mégalopole […] Des échoppes campagnardes étaient improvisées aux différents carrefours du centre financier et commercial du pays, les parfumant de senteurs variées de la cuisine de l’Issan, considérée au nord-est de la Thaïlande comme la partie la plus pauvre du pays. On y retrouvait le naturel, la gentillesse et la gouaille des gens de cette région, qui ignoraient encore qu’ils étaient déjà les victimes de cette immense mascarade. Une atmosphère amicale, bigarrée et joyeuse s’en dégageait, qui me rappelait mai 68 à Paris, du moins dans sa partie monôme. Ce déploiement sauvage prenait un aspect profondément émouvant dans un pays autrement rivé sur d’institutionnelles pesanteurs et de notoires restrictions de liberté. Les images d’Epinal entretenues sur ce premier pays d’Asie à s’être ouvert au tourisme occidental de masse cachent de plus en plus difficilement les injustices, les déséquilibres, les exclusions qui en sont la réalité. La manifestation s’acheva dans le drame qu’annonçaient immanquablement les mesures de sécurité extrêmes prises pour la circonscrire. Comme si quelques dizaines de milliers de Bretons ou d’Auvergnats, descendus de leur province, avaient occupé, pour un Fest-noz magistral, soixante jours durant le centre de Paris, de la gare du Nord au Luxembourg, en érigeant des barricades et en veillant à faire la fête dans cet espace ainsi délimité. La réponse du gouvernement a été d’entourer le «foyer d’insurrection» de vingt mille soldats équipés lourdement comme s’ils partaient en campagne en Afghanistan et de les mettre en faction soixante jours durant sous une chaleur de plomb. Il était dès lors inévitable, faute de négociation ou d’utilisation de forces policières de proximité entrainées à cet effet, qu’une répression sanglante s’abatte, faisant plus de quatre-vingt-dix morts. Mais comme a l’habitude, aucune responsabilité ne fut et ne sera sans doute jamais retenue. Ainsi va depuis des décades la Thaïlande. Son sort se joue chaque fois dans un théâtre d’ombres ou des politiciens puissants et souvent masqués s’arrangent toujours pour retarder l’éclosion pourtant si nécessaire de l’aggiornamento siamois. Faute d’imagination et de générosité, les classes nanties de Bangkok épuisent à satiété des réflexes de défense d’arrière-garde sans avoir conscience qu’elles sapent les fondements même de l’institution royale qu’elles prétendent défendre.

Pages 175, 176, 177, 178 du livre «De Phnom Penh à Abidjan» de Gildas Le Lidec

Couverture du livre «De Phnom Penh à Abidjan»

Couverture du livre «De Phnom Penh à Abidjan»

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Published by liberez-somyot
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