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15 octobre 2016 6 15 /10 /octobre /2016 12:29

La Révolution thaïlandaise de 1973 a été décrite dans le livre "Asie du Sud-Est, l’enjeu thaïlandais" de Sylvia et Jean Cattori.

Voici le chapitre 1 du livre "Asie du Sud-Est, l’enjeu thaïlandais" de Sylvia et Jean Cattori:

"Déployant vos ailes, fuyant cette ville

Oiseaux jaunes, vous nous avez quittés

Volant vers la liberté

Maintenant que votre vie s'est brisée

Comme vous vous élevez dans le ciel

Un nuage blanc demande qui vous êtes

Vos ailes luisent dans la lumière du soleil

De quelle couleur est le monde dont vous rêvez?"

(Poème de Vinay Ukrit à la mémoire des victimes du soulèvement d'octobre 1973.)

Les dix jours qui ébranlèrent la Thaïlande

Le 6 octobre 1973, la dictature militaire fait arrêter onze personnes qui distribuent pacifiquement une pétition sur la place d'un marché de Bangkok. Rien de bien étrange apparemment dans un pays soumis au régime de la loi martiale. Et pourtant, c'est là l'étincelle qui va faire exploser un mécontentement longtemps accumulé. Dix jours plus tard, les trois dictateurs, le maréchal Prapass Charusathiara, Thanom Kittikachorn et son fils Narong seront contraints de s'enfuir sous la pression d'un soulèvement populaire dont l'ampleur n'a aucun précédent dans l'histoire de la Thaïlande.

Que réclament les hommes arrêtés? La promulgation de la Constitution tant de fois promise et toujours différée. Qui sont-ils? Quelques étudiants ou jeunes diplômés universitaires. Disposent-ils de quelque soutien? Oui, mais bien dérisoire à première vue face à la force des armes que détient la dictature: la pétition du "Mouvement pour la Constitution" qu'ils distribuent est signé par cent intellectuels et ils peuvent compter sur le soutien actif des quelque 100,000 étudiants universitaires du pays regroupés au sein du "National Student Center of Thailand" (N.S.C.T.).

Les dictateurs sont décidés à en finir avec ces étudiants qui défient depuis plusieurs mois l'arbitraire de leur pouvoir. "Il faut faire respecter la loi. Nous pouvons avoir à sacrifier quelque 2 % des centaines de milliers d'étudiants pour la survie du pays" déclare Prapass au cours d'une réunion (1). Excluant toute libération, il déclare publiquement que des livres "communistes" ont été saisis au domicile des inculpés. Mais, malgré l'hystérie anticommuniste entretenue par le pouvoir depuis des dizaines d'années, l'accusation trop souvent brandie ne porte plus. La revendication avancée par le "Mouvement pour la Constitution" est celle des droits démocratiques. Elle est claire pour tout le monde, y compris le petit peuple de Bangkok.

Le 9 octobre, les étudiants décident de boycotter les cours et de se rassembler aussi longtemps qu'il le faudra sur le campus de l'Université Thammasat. C'est par dizaines de milliers que les élèves affluent. La population leur témoigne son soutien par des dons d'argent et de nourriture.

Les dictateurs commencent à prendre avec inquiétude la vraie mesure du mouvement. La radio gouvernementale cherche alors à semer la confusion: elle répand le bruit que des "terroristes armés" sont mêlés aux manifestants.

Le N.S.C.T. lance un ultimatum: tous les prisonniers devront être libérés inconditionnellement faute de quoi une "action décisive" sera entreprise.

Des deux côtés on se prépare maintenant à l'affrontement. Le gouvernement met sur pied d'alerte l'armée et toutes les forces de sécurité.

Le 13 octobre, à l'échéance de l'ultimatum, la plus formidable manifestation qu'ait connue la Thaïlande se met en mouvement en direction du Monument à la Démocratie (plus familièrement appelé monument à la faillite de la démocratie). C'est un raz de marée: un demi-million de personnes. Le roi intervient, obtenant de Thanom la libération des prisonniers et la promesse de promulguer la nouvelle Constitution. Certains délégués du N.S.C.T. crient victoire et appellent à la dispersion. Mais pour d'autres, c'est trop peu ou trop tard.

Seksan Prasertkul, un des principaux dirigeants étudiants, se rend bien compte du danger qu'il y a à abandonner la position de force conquise, avant d'avoir obtenu la démission du gouvernement, alors qu'il y a encore des centaines de milliers de manifestants sur place, prêts à poursuivre la lutte. Quelles garanties ont-ils que le trio de dictateurs tienne ses promesses?

Dans la nuit, la tension ne cessant de monter, Seksan qui a pris le commandement de la manifestation dirige la foule vers la résidence du roi pour obtenir des assurances.

Un message du souverain est lu publiquement.

C'est l'aube du 14 octobre: les manifestants commencent à se disperser. Mais la police intervient. Des grenades lacrymogènes éclatent, on entend siffler des rafales d'armes automatiques. Les premières victimes tombent. Le bruit que "des étudiantes ont été battues à mort" se répand comme une traînée de poudre.

A Thammasat, on commence à fabriquer des cocktails Molotov. La radio diffuse des nouvelles falsifiées: les étudiants utiliseraient "des armes à feu contre les policiers". De sévères mesures de répression sont annoncées. En réalité, face aux soldats en armes et face aux tanks, la foule massée n'a guère que quelques bâtons.

Les rafales partent. Des gens se jettent au sol, rampant pour chercher un abri. Une centaine de corps restent sur le terrain. Dès lors, la manifestation vire à l'insurrection.

Le long de l'avenue Radjdamnoen où se concentrent les affrontements, les forces de police n'épargnent même pas les équipes de secours, mitraillées alors qu'elles cherchent à relever les corps. Les hôpitaux débordent de blessés. Parmi les victimes, il y a plus de gens du menu peuple que d'étudiants.

Malgré l'horreur, les scènes déchirantes, les hélicoptères qui tirent sur tout ce qui bouge, les manifestants défient les soldats avec une audace insensée. Ce n'est plus une insurrection étudiante mais un soulèvement populaire.

La colère de la foule se tourne contre les bâtiments publics, symboles de la corruption et d'un pouvoir détesté.

Sous la pression populaire grandissante, le roi annonce la démission de Thanom. L'armée se retire. L'affrontement va-t-il cesser?

Dans le feu du combat, la chute des trois dictateurs est clairement devenue le but de l'insurrection. Mais sont-ils vraiment tombés? Ce n'est pas l'avis de tous. Les dirigeants étudiants les plus radicaux soulignent que la démission du gouvernement n'a pas vraiment changé le rapport de force: Thanom est toujours le chef suprême des forces armées, et Prapass toujours à la tête de la police. La fièvre ne tombe pas.

Un groupe déterminé armé de quelques pistolets se dirige vers le quartier général de la police. Il est accueilli par un feu nourri d'armes automatiques.

Les étudiants devenus cette fois enragés vont livrer pendant quinze heures un assaut hallucinant contre les policiers lourdement armés, retranchés dans le bâtiment. Affrontant la mort avec un courage de kamikaze, des vagues d'assaut se succèdent, fauchées par le tir des mitrailleuses. Pour surmonter l'énorme déséquilibre des armes, les étudiants amènent sur place un camion anti-feu, le vident de son eau et le remplissent d'essence à un poste de distribution tout proche. Maniant sous les balles ennemies les puissantes lances incendie, ils projettent l'essence à l'intérieur du bâtiment et l'allument à coup de cocktails Molotov.

Dans toute la ville, d'autres commandos réquisitionnent les bus et mettent le feu aux postes de police. Thanom et Prapass cherchent désespérément à contre-attaquer; ils font appel aux forces spéciales, mais leur autorité s'est effondrée. L'armée ne bouge pas.

Le 15 octobre au soir, la radio annonce que les trois dictateurs et leurs familles ont quitté le pays. Symbole du renversement de la dictature, de nombreux commissariats se sont écroulés dans les flammes. Pour échapper à la colère populaire, des policiers brulent leurs uniformes. Pendant plusieurs semaines on en verra plus un seul à Bangkok.

Le prix payé par la jeunesse est lourd: quelques trois cents morts, des milliers de blessés. Mais l'enthousiasme déferle dans les rues et un immense espoir se lève.

Les étudiants, fer de lance du soulèvement, ont ainsi remporté une précaire mais gigantesque victoire. La première insurrection de masse dans l'histoire du pays s'est en effet montrée capable de faire tomber la dictature, solidement installée au pouvoir depuis de longues années. Pour la première fois, le peuple thaïlandais a fait massivement irruption sur le terrain politique, domaine réservé de l'élite bureaucratique depuis le coup d'Etat qui mit fin en 1932 à la monarchie absolue, et chasse gardée des cliques militaires depuis 1938, exception fait d'une brève parenthèse après la Deuxième guerre mondiale. Cet événement sans précédent va déboucher sur trois années agitées d’«expérience démocratique».

Comment concilier l'affrontement qui vient de se dérouler dans le sang, avec l'imagerie rose et largement acceptée d’une Thaïlande, pays du tourisme, pays de la passivité politique et du bouddhisme lénifiant, pays de propriétaires ruraux satisfaits?

En réalité, trois éléments essentiels permettent de comprendre ce qui s'est passé.

Tout d'abord l'accumulation d'un mécontentement populaire considérable, fruit de graves déséquilibres sociaux et économiques, accéléré par l'impact immense de la présence américaine.

La nature du «pouvoir bureaucratique» ensuite, machine d'oppression, de corruption et d'exploitation pesant sans aucune médiation sur la vie quotidienne des gens.

Enfin, la constitution progressive du mouvement étudiant. Loin d'être sorti brutalement du néant, son poids politique s'est affirmé au cour d'un lent processus de maturation.

(1) Réunion du 8 octobre 1973 au Ministère de l'Intérieur

Sylvia et Jean Cattori

Lien de l’excellent site de nouvelles Arrêt sur Info dont Sylvia Cattori est la webmaster:

http://arretsurinfo.ch/

Le livre "Asie du Sud-Est, l’enjeu thaïlandais" de Sylvia et Jean Cattori.

Le livre "Asie du Sud-Est, l’enjeu thaïlandais" de Sylvia et Jean Cattori.

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Published by liberez-somyot
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