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11 janvier 2014 6 11 /01 /janvier /2014 17:25

Un reportage de Thomas Fuller

Lien de l’article :

http://www.nytimes.com/2014/01/11/world/asia/thai-beer-loses-esteem-after-heiresss-remarks.html?partner=rss&_r=0


UDON THANI, Thaïlande - Il était probablement inévitable dans un pays si obsédé par la nourriture et la boisson que l'agitation politique de Thaïlande finissent par déborder dans la bière.
La bière Singha, brassée par la plus ancienne brasserie de Thaïlande, est une icône nationale et servie dans les restaurants thaïlandais à travers le monde. Mais au cours des dernières semaines, elle est également devenue la cible d’un boycott informel par les Thaïlandais qui sont en colère du fait qu'un membre de la riche famille qui possède la compagnie de bière est l'une des leaders des manifestants anti-gouvernementaux qui tentent de faire échouer les élections prévues pour le mois prochain.
La crise politique en Thaïlande défie toute explication concise, mais le boycott de la bière est emblématique d'une profonde division aujourd'hui en Thaïlande: le gouffre entre les manifestants des classes moyennes et supérieures de Bangkok, et les millions d'électeurs dans les provinces qui sont désorientés et en colère contre les manifestants qui tentent de renverser le gouvernement et d'empêcher les élections qui presque certainement feraient revenir le gouvernement au pouvoir.
Chitpas Bhirombhakdi, 28 ans, l'héritière de la compagnie qui produit la bière et une personnalité majeure dans les manifestations à Bangkok, a été citée le mois dernier, dans un article largement diffusé, disant que de nombreux Thaïlandais n'ont pas une "vraie compréhension de la démocratie, en particulier dans les zones rurales."

Singha2
Les remarques ont incité une colère palpable dans le Nord-est de la Thaïlande, une région rizicole vaste et anciennement pauvre qui a vu de nettes améliorations des conditions de vie et de l'éducation au cours des dernières décennies, en partie grâce aux politiques de Thaksin Shinawatra, le magnat milliardaire et ancien Premier ministre qui est la cible des protestations.
Durant des décennies, le Nord-est de la Thaïlande est la région qui a fourni le pays en domestiques, en travailleurs de la construction, en chauffeurs de taxi. Maintenant, avec un tiers de la population de Thaïlande, elle offre également les votes qui ont joué un rôle dans l'élection du parti au pouvoir, qui comprend la sœur de M. Thaksin, la Première ministre Yingluck Shinawatra, que les manifestants sont si déterminés à évincer du pouvoir .
Pour les détracteurs du Nord-est, Chitpas, une politicienne en herbe qui est une descendante directe d'un roi thaïlandais du 19ème siècle, est un symbole d'une classe supérieure de Bangkok se tenant sur les vestiges de la puissance féodale et ne faisant pas confiance aux électeurs des régions rurales pour qu'ils fassent le "bon choix" dans l'urne.
"Elle est riche et elle vit dans les cercles de gens riches, elle ne sait rien de la vie rurale", a déclaré Patsadaporn Chantabutr, 45 ans, enseignant dans une école primaire d'un village près de Udon Thani, qui comme beaucoup de gens ici a suivi de près les manifestations. "Nous rejetons l'idée que nous ne sommes que des bouseux."
Comme le boycott se répand dans le Nord-est, grâce aux médias sociaux et au bouche à oreille, Chitpas a écrit sur ​​sa page Facebook qu'elle se battait pour le pays et n'avait pas l'intention de "porter atteinte" aux droits des autres personnes. Elle ne nie pas les mots qui lui sont attribués sur les Thaïlandais qui n'ont pas une compréhension de la démocratie, mais elle a ajouté: "Je tiens à vous informer que je n'ai jamais regardé de haut les populations rurales."
Elle n'a cependant pas répondu à une demande d'éclaircissements.
Kwanchai Praipana, le dirigeant du Nord-est d'un groupe de Chemises rouges qui soutiennent le gouvernement, explique que le but du boycott de la bière Singha est d'envoyer un message aux entreprises qui soutiennent les manifestants: les populations rurales votent aux élections, et aussi avec leurs portefeuilles.
"Nous voulons dire aux hommes d'affaires qui soutiennent ces manifestants qu'ils ont choisi le mauvais côté", a déclaré Kwanchai. "Ils doivent comprendre que leur chiffre d'affaires viennent des villageois.
Boon Rawd Brewery, la société qui produit Singha et Leo, refuse de révéler l'ampleur des dégâts causés par le boycott. Mais certains commerçants disent que les ventes des bières Singha et Leo, ont fortement baissés lors de la nouvelle année, traditionnellement un moment de forte consommation d'alcool.
Kittisak Srichan, le propriétaire de Khrua Khun Nit, l'un des restaurants les plus célèbres d'Udon, explique qu'il a arrêté de proposer de la bière Singha et de l'eau en bouteille Singha depuis le mois dernier. "Je ne veux pas déclencher la colère des clients," a déclaré M. Kittisak. "Les clients me disaient: "Pourquoi vendez vous cela? La seule chose pour laquelle cette bière doit être utilisée est pour se laver les pieds."
Les pages Facebook ont été remplies de photos de bouteilles de Singha et de Leo versées sur les pieds, un geste désobligeant en Thaïlande.

Singha1
Chitpas, qui a concouru sans succès pour un siège de député du Parlement en 2011, et d'autres leaders de la contestation, soutiennent que la démocratie de la Thaïlande a été renversée par le parti au pouvoir, en particulier la puissante famille Shinawatra qui a dominée la vie politique thaïlandaise lors de la dernière décennie. Ils restent insatisfaits par la décision de Mme Yingluck de convoquer de nouvelles élections après le début des manifestations.
Au lieu de cela, les manifestants veulent une interruption de la démocratie et le remplaçant du gouvernement élu par un "conseil du peuple" nommé et composé de membres venus de diverses professions dans le pays. Beaucoup disent qu'ils aspirent à un retour à la monarchie absolue parce que, selon eux, la Thaïlande n'est pas prête pour la démocratie.
Au cours des dernières semaines, les manifestants sont devenus plus agressifs et ont essayés de saboter le processus d'inscription électorale. A partir de lundi, ils envisagent de "fermer" Bangkok en bloquant les principaux carrefours, ce qui a poussé l'ambassade des États-Unis à conseiller aux citoyens américains d'avoir beaucoup d'argent ainsi que de faire des réserves de nourriture et d'eau pour deux semaines. Il y a aussi des rumeurs persistantes sur un coup d'Etat militaire imminent.
L'activité politique de Chitpas semble avoir causé beaucoup d'anxiété au sein de la compagnie de sa famille. Une note de Santi Bhirombhakdi, chef de la direction de la brasserie et patriarche de la famille, publiée dans les médias thaïlandais le mois dernier, a exprimé son inquiétude à propos du rôle de Chitpas dans les manifestations. Dans ce document, il a dit qu'il avait discuté de sa carrière politique "de nombreuses fois" au sein de la famille et a averti des conséquences pour la société.
Quelques jours après la parution de la lettre, le père de Chitpas, Chutinant Bhirombhakdi, a annoncé que lui-même, sa femme et Chitpas allait changer leur nom de famille dans une tentative apparente de créer une certaine distance entre leurs activités politiques et l'entreprise familiale. Il n'a pas précisé le nouveau nom mais Chitpas semble maintenant utiliser le nom de jeune fille de sa mère, Kridakorn.
Chutinant a aussi déclaré: "Les Thaïlandais méritent l'égalité des droits et la liberté et doivent se respecter les uns des autres malgré leurs différents avis."
Pour Charuwan Thanom, une femme de 53 ans, propriétaire d'un magasin dans  le Nord-est de la Thaïlande, le changement de nom a peu fait pour tempérer sa colère.
"Il n'y a rien qu'elle ne puisse faire pour restaurer son image maintenant", a déclaré Charuwan, qui a fait en sorte qu'il n'y ait pas de bière Leo lors des célébrations du Nouvel An dans sa famille élargie.
"Nous avions bu cette bière pendant de nombreuses années", dit-elle. "Le goût n'a pas changé, mais mes sentiments ont changés."
Mais Kittisak, le propriétaire du restaurant, fait le pari que le boycott va disparaître et qu'il allait bientôt sortir ses stocks de bière Singha de sa remise.
"Les Thaïlandais ont la mémoire courte," affirme-t-il. À proximité, deux clients ont appréciés un repas de spécialités du Nord-est, le tout arrosé avec des bouteilles de Heineken.

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Published by liberez-somyot
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