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25 mai 2017 4 25 /05 /mai /2017 14:53

Par Robert Amsterdam

Opposantes thaïlandaises lors d'une manifestation anti-putsch à Bangkok le 25 mai 2014

Opposantes thaïlandaises lors d'une manifestation anti-putsch à Bangkok le 25 mai 2014

19 mai 2010 : Une infirmière amicale et attentionnée s'occupe des blessés dans un temple de Bangkok. Plusieurs ont été abattus, d'autres sont trop traumatisés pour parler. Soudain, une fusillade continue se déclenche et les balles de l'armée royale thaïlandaise commencent à pleuvoir sur le rassemblement désarmé. Les gens se mettent à courir dans toutes les directions, en cherchant à se cacher. L'infirmière - une jeune femme thaïlandaise de 25 ans, Kamonked Akkahad connue sous le nom de "Nurse Kate" qui porte un dossard de la croix rouge clairement identifiable est atteinte. Elle tombe sur le sol. On lui tire dessus à nouveau. Et encore. Et encore.

Au moment où les balles ont cessé de frapper son corps et alors que sa force de vie a été annihilée, Kate avait été prise pour cible à plusieurs reprises par un soldat de l'armée thaïlandaise tirant d'une position élevée. Plus tard, des canettes de bière ont été trouvés à l'endroit où le soldat a tiré.

La chose la plus choquante dans une perspective juridique à propos de la mort de Kate est que nous savons à peu près qui a tiré et qui a ordonné au soldat de le faire. Nous connaissons tout le cheminement jusqu'à la chaîne de commandement. Nous savons parce qu'il y avait des journalistes respectés qui rapportaient ce qu'ils voyaient. Nous savons que parce qu'un rapport incontournable renvoie aux tueurs de Kate et à ceux qui les ont commandés. Nous savons parce qu'il y avait des douzaines de témoins oculaires. Nos diplomates des États-Unis, du Canada, du Royaume-Uni, de la Suède, de la France, de l'Allemagne et du reste du monde stationnés dans la capitale thaïlandaise le savent. Les représentants des médias mondiaux à Bangkok le savent. Les tueurs eux-mêmes le savent.

Nous savons qui a tiré et qui a ordonné au soldat de le faire

Nous savons qui a tiré et qui a ordonné au soldat de le faire

L'infirmière Kate n'était pas le seul civil non armé qui a été tué par l'armée thaïlandaise en mai 2010. Des dizaines d'autres ont été exécutés sous les yeux d'un monde indifférent. Les tireurs d'élite de l'armée thaïlandaise - formés et équipés par les États-Unis - ont été envoyés pour tirer dans la tête de lycéens de 16 ans. Ce brutal écrasement du mouvement chemise rouge thaïlandais en faveur de la démocratie en 2010 - dont j'ai moi-même personnellement assisté lors de la visite des sites de protestation - a été organisé par l'armée thaïlandaise et ses alliés politiques du Parti Démocrate thaïlandais. Il n'y a jamais eu de prise de responsabilité pour ces actes et la communauté internationale ne l'a jamais réclamé. Malheureusement, cela ne semble pas avoir changé depuis.

Ainsi, lorsque les chars sont sortis il y a trois ans, le 22 mai 2014, pour écraser le gouvernement démocratiquement élu de Yingluck Shinawatra, les généraux et leurs partisans royalistes savaient que, bien que la communauté internationale protesterait et se plaindrait un peu, rien ne serait fait pour les arrêter. Après tout, cela se passait seulement quatre ans après qu'ils aient ordonné le massacre de manifestants non armés en mai 2010 et huit ans seulement après que ces mêmes généraux aient organisé un précédent putsch en 2006 et le monde avait à peine réagit lorsque ces deux événements se sont produits. Au cours des mois qui ont suivis le coup d'État de 2014, les touristes couraient encore sur les plages et profitaient des spas de luxe, les États-Unis et l'UE vendaient encore des armes dont avaient besoin les militaires et le dictateur et le chef d'état de fait, le général Prayuth Chan-ocha, qui avait participé à l'organisation du massacre en 2010, était toujours invité à rencontrer des leaders mondiaux.

Alors, où en est la Thaïlande maintenant trois ans après le coup d'Etat?

De toute évidence, les généraux corrompus et illégitimes occupent encore le perchoir et continuent de dominer le peuple thaïlandais par la force des armes. Ceci est totalement inacceptable quand des normes internationales sont appliquées à la situation. La démocratie a été suspendue, la dissidence a été écrasée et tout espoir d'amélioration de la situation semble impossible tant que ces généraux non élus resteront en place.

Sous la base de cette capture structurelle de la Thaïlande par des éléments antidémocratiques, il y a une vague d'oppression qui écrase totalement les aspirations du peuple thaïlandais avec de nombreuses arrestations dues à l'épouvantable loi de lèse-majesté thaïlandaise. Ces personnes font maintenant face à des décennies de prison. Les élections promises par la junte n'ont pas été concrétisée jusqu'à présent et 2018 est maintenant discuté comme un calendrier possible - un calendrier qu'aucun analyste chevronné des affaires thaïlandaises ne prend au sérieux. Les raisons de ce retard dans le retour à la démocratie sont évidentes. Les généraux savent que s'ils doivent affronter les électeurs thaïlandais, ils seront rejetés de façon claire et nette - en effet, la démocratie reste pour eux l'ennemi numéro un.

L'armée thaïlandaise - qui possède directement une grande partie des médias thaïlandais depuis des décennies - a également intensifié ses efforts de "lavage de cerveau". Les dissidents doivent subir un "ajustement d'attitude" orwellien et les médias martèlent sans fin leur propagande pro-armée et pro-élite. S'interroger sur ces faits peut conduire non seulement à être mis sous surveillance par les autorités militaires, mais aussi à une variété de "sanctions sociales" telles que des campagnes de haine en ligne, être licencié de son emploi et même être expulsé de l'université dans le cas des étudiants. Tout cela a été approuvé par un gouvernement militaire non élu, dirigé par des despotes aux mains rouges de sang.

Ajoutez à cela le soutien explicite de la communauté internationale - le nouveau président américain Donald Trump a récemment déclaré qu'il inviterait le chef de la junte thaïlandaise, le général Prayuth à la Maison Blanche - et il est facile de voir comment la junte thaïlandaise est susceptible de penser que son impunité continuera.

Ce qui peut être fait?

La situation récente concernant les élections en Gambie et l'intervention de la Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest (CÉDÉAO) révèlent que là où il y a une volonté d'agir et que les différents acteurs de la démocratie - de concert avec la communauté internationale - peuvent parvenir à un accord sur un plan cohérent pour une voie à suivre, alors la démocratie peut revenir. En Gambie, alors que le dictateur sortant, Jammeh, avait refusé de renoncer au pouvoir après avoir perdu une élection, la CÉDÉAO, avec le soutien de l'ONU, a menacé d'entrer en action et le despote a capitulé.

En Thaïlande, la situation a été bouleversée par le manque de leadership cohérent du mouvement pro-démocratique. Le dernier premier ministre démocratiquement élu était Yingluck Shinawatra.

Yingluck Shinawatra

Yingluck Shinawatra

Bien qu'elle semble certainement réticente à diriger tout mouvement pro-démocratique - en raison principalement de la répression extrême conduite par l'armée thaïlandaise - elle pourrait encore être considérée comme la dernière dirigeante légitime du gouvernement thaïlandais.

La répression extrême conduite par l'armée thaïlandaise

La répression extrême conduite par l'armée thaïlandaise

En outre, les militaires thaïlandais, avec leurs alliés des milieux royalistes thaïlandais ainsi que de la bureaucratie et avec le soutien continu des nombreuses familles les plus riches de la nation, ont une main ferme sur presque tous les aspects de l'Etat. La plupart des membres des Chemises rouges de Thaïlande craignent à juste titre pour leur sécurité et leur vie s'ils tentent d'organiser toute opposition, les avocats et les autres militants sont visés par des arrestations ainsi que, parfois, la torture et la vicieuse loi de lèse-majesté avec des peines d'emprisonnement de quinze ans est l'arme de choix pour l'un des régimes de censure les plus durs du monde.

Dessin de Siné

Dessin de Siné

L'ASEAN - le bloc économique régional des nations du sud-est asiatique - est restée complètement muette sur la Thaïlande. L'échec de la protection de la démocratie est une indication de la faiblesse de l'ASEAN et aussi du manque régional d'engagement envers la démocratie.

La communauté internationale élargie demeure inefficace ou désintéressée. Les droits démocratiques des Thaïlandais restent loin de la liste des priorités de l'UE, du Royaume-Uni et certainement de l'administration américaine, même si les platitudes sont prononcées de temps à autre. Conformément à cette ligne, les médias internationaux peuvent émettre occasionnellement des rapports mettant en évidence ces préoccupations, mais les représentants de ces médias basés en Thaïlande sont très conscients qu'ils ne peuvent signaler toute la vérité ou sont susceptibles d'être arrêtés s'ils le font. Cependant, les médias basés en dehors des confins du stalag thaïlandais pourraient certainement attirer l'attention sur le sort de la démocratie en Thaïlande. Le fait qu'ils ne le font pas reflète simplement le manque de volonté de la communauté internationale.

Ces faiblesses sont donc explicites et peuvent être définies plus largement ainsi: le manque de leadership cohérent du mouvement pro-démocratique principalement en raison de la répression de l'État; l'échec de l'ASEAN à agir collectivement pour soutenir les normes internationales et protéger la démocratie dans sa région; l'abrogation de la responsabilité de la communauté internationale en général face au coup d'Etat de 2014 ainsi qu'à d'autres moments où l'armée thaïlandaise est intervenue contre la volonté du peuple thaïlandais.

Il y a encore de l'espoir et il existe des mécanismes par lesquels la situation de la Thaïlande pourrait s'améliorer, notamment grâce à la pression internationale et au système juridique international via l'ONU. Cependant, sans soutien large, continu et sérieux pour leur démocratie, les Thaïlandais continueront d'être oubliés par le monde. Il est temps que cela change, de sorte qu'au moins, il n'y ait plus de victimes comme l'infirmière Kate dans l'avenir.

Lien de l’article original en anglais:

https://robertamsterdam.com/thailands-horrific-coup-three-years-later/

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Published by liberez-somyot
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